Jean de La Ville de Mirmont


3 novembre 1912

Je travaille toujours, quoique lentement, à mon histoire. Je ne sais pas si je la publierai jamais ; mais elle m’amuse énormément à écrire. Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de Ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, en face du Petit Saint-Thomas, sous l’obsession d’un plafond trop bas. Il s’ennuie mortellement par faute d’imagination, mais est résigné à sa médiocrité. Pour essayer de se distraire, il emploie tout un dimanche à suivre tous les conseils de plusieurs prospectus qu’on lui a donnés dans la rue. Le matin il prend un bain chaud, avec massage par les aveugles, rue Monge. Puis il se fait couper les cheveux dans un « lavatory rationnel » de la rue Montmartre. Puis il déjeune rue de Vaugirard dans un restaurant végétarien anti-alcoolique. Puis il consulte une somnambule. Puis il va au cinématographe. Il dîne enfin au champagne à 2 fr. 75 aux environs de la barrière du Trône et finit sa soirée en écoutant une conférence gratuite avec auditions musicales chez un pharmacien près de la Gare du Nord. Je n’ai même pas la peine d’inventer. Plus tard, il fera, au Jardin des Plantes, la connaissance de la fille d’un petit commerçant (peut-être un commerçant de couronnes mortuaires). Je ne sais pas encore s’il l’épousera.
Je mettrai là, si je peux, toute l’horreur des foules dominicales, toute la médiocrité d’existence des petits employés qui font du patin à roulettes et assistent aux concours de bicyclettes au bois de Vincennes. Ce ne sera pas du tout un roman naturaliste, mais une sorte de fantaisie à double sens sur ces gens dont Cervantès disait qu’ils servent à augmenter le nombre des personnes qui vivent.

Jean de La Ville de Mirmont, lettre à sa mère. Le roman évoqué n’est autre que Les Dimanches de Jean Dézert, unique roman de l’auteur dont on ne saurait trop conseiller la lecture.



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