Fagus - Les Spectres

LES SPECTRES

Hodie tibi, cras mihi.

— Grands frères qui dormez sous la calme bruyère
Tandis que les fourmis vous travaillent les yeux ;
La chair pleine de plomb, plein la bouche de terre
Où tremble la poussière auguste des aïeux.
Dormeurs de la guerre.
Dormez, les heureux !

Dans les plis sinueux des vieilles capitales
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je suis, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, sublimes et navrants.


Ces spectres dont plus tard on fera des statues
Ont un nom dérisoire à force d'être grand :
Poètes ! leur génie les soulève et les tue,
Demi-dieux égarés dans des cerveaux d'enfants.

J'ai vu Alfred Jarry dans la rue Mazarine
Dîner de quatre sous de schnick et pas toujours ;
Laforgue par morceaux qui crache sa poitrine,
Samain agonisant et Guérin à son tour.

J'ai vu Jean Lorrain mort ; vu Charles Baudelaire
Retroussant en avare un pantalon limé,
Et Paul Verlaine, hélas, ivre à rouler par terre,
Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé :
Dormants de la guerre.
Dormez, nos aimés !

J'ai vu Léon Deubel sur la dalle gluante
Que baisa le front blanc de Gérard de Nerval,
J'ai vu Francis Latouche, amas de chair fumante,
Aplati contre un mur par l'autobus trivial.

Albert Fleury traîner jusqu'à Dieu son squelette,
Moréas accueillant la mort parmi les fleurs,
Charles-Louis Philippe, Henri Degron, Lafayette,
Et tous ceux que j'oublie ou qui sont morts ailleurs :
Dormants de la guerre,
Bercez les dormeurs !

Signoret lapidé par le voyou des rues,
Barbey d'Aurevilly risée du cocodès,
Rimbaud en quarantaine ainsi qu'un incongru,
Villiers de l'Isle-Adam tutoyé par Mendès !

Et je me suis vu, moi, hagard et famélique,
Qui racle son génie, ulcère après son flanc.
Me complaire au métier de la fille publique
Pour apporter du pain à mes petits enfants :
Dormeurs angéliques,
Soyons vos enfants !

Qu'importe ! ridicules martyrs que nous sommes,
Cœurs infirmes d'amour dévorés, dieux proscrits,
Pour tous saigne au delà de la ruée des hommes,
La face pleine de rayons de Jésus-Christ.

Commentaires

  1. Bel hommage. En tant qu'anonyme, mais pédant assumé (si je garde l'anonymat, c'est pour l'unique raison que je sais pas prendre un pseudonyme et mettre une photo, auquel cas je rivaliserais avec le fameux Appas, qui, soit dit en passant, me semble l'un des plus assidus, sinon le moins elliptique, commentateur de ce blog), en tant qu'anonyme, donc, et pédant, il me semble peut-être non superflu de signaler à vos plus jeunes lecteurs, ceux qui, sans doute, se rueront sur les Chroniques de Didier Lestrade (mais peut-être me fourvoies-je et cette musique que je crois s'adresser aux jeunes est-elle considérée par eux comme depuis longtemps dépassée), de signaler, dis-je, que Fagus (mon pédantisme ne va pas jusqu'à donner son véritable patronyme), né en 1872, n'a pas "vu", de ses yeux vu, Baudelaire, et pour cause, ni certainement non plus Rimbaud, etc. Le poème est d'ailleurs intéressant pour voir comment se constitue le Panthéon de la modernité. Et Fagus, s'il écrit ceci, comme je le suppose, autour des années 10, fait preuve sinon d'une grande prescience, du moins d'un goût certain. Quoi qu'il en soit (j'adore cette formule et ne résiste pas à vous raconter cette anecdote qui m'a toujours ravi. J'ouvre donc une parenthèse. La scène se passe "aux temps des belles années 1910", comme dirait Charles Trénet, à l'Alhambra, le grand music-hall de Marseille. Le maître de cérémonie annonce (il faut imaginer le tout avec l'accent) : "Et maintenant, j'ai le plaisir de vous présenter Cora Tambour", quand une forte voix dans le public réplique : "C'est une pute !" Et l'autre d'enchaîner : "Quoi qu'il en soit, voici Cora Tambour !" ) Quoi qu'il en soit donc, il était fort méritoire de mettre en lumière cet aspect de l'oeuvre de Fagus, trop exclusivement cantonné parmi les humoristes. (D'ailleurs, il n'y a pas de quoi rire.)

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