Soft Machine - Melmoth



Le bruit. Là, depuis toujours. À votre oreille. Pourtant vous ne l’avez jamais écouté. Les fredonnements incertaines – hésités, cassés puis repris – la voix blanche : débris de refrains, coq à l’âne de comptines à moitié oubliées, lania lanières à tue-tête ou chuchotées, « pour rien » dites-vous, sinon à éclairer le noir des couloirs, à rameuter les rêves et avec les sommeil. Écoutez les rêves, passez de l’autre côté du miroir. De là votre regard étonné va découvrir l’impensable beauté : le bruit et la musique sont une seule et même chose, votre chant-bas est aussi bien un « beau » chant (bel canto). Dada l’avait dit, lorsqu’il était là (au second disque) mais en parler c’était encore faire confiance aux mots – donc d’une certaine façon à la Kultur. Seule la musique par sa propre convulsion (belle) pouvait nous livrer le secret de son origine : qu’elle ne que bruit. « Facelift » non pas ascension de la musique vers la lumière, mais convulsion du bruit « devenu » musique. « Devenu » par la magie dérisoire d’un mot. Où finit le bruit, où commence la musique ? Où le jour, où la nuit ? Wyatt sous les lueurs blafardes de juin « Moon in june » en muezzin. La voix blanche a hésité d’une psalmodie déchirée sur une question aussi dérisoire. À la faveur de la nuit nous libérons cette envie de chante que la Musique (celle qui s’écrit avec un grand M) nous interdit. À la faveur des rêves (tout le monde chante comme Wyatt, la beauté est partout, en vous, par vous, et qu’importe la lumière et l’ombre, le beau et le laid). Subversion de/par la musique. Depuis toujours que vous chantez ; ce n’était pas pour « rien ». Depuis toujours qu’il y a du bruit. Mais le voyant (celui qui vous a donné à voir) se damne par son projet même ; là fît sa souffrance : (contradiction insurmontable) que SA musique recule les limites de LA musique. À peine (depuis) toujours, « Slightly all the time » Ascension vers la lumière. Zarathoustra nous a dit que là est une façon de bonheur et l’Orient est une libération par la répétitif. À peine toujours. Les enfants prennent plaisir à se regarder pleurer à un miroir – oublié pourquoi ils pleuraient. Le malaise cependant persiste – sans doute la présence signalée par le texte intérieur de « Noisette », fruit ou couleur mais plus sûrement petit bruit. Inaudible. Là, pourtant. Sans doute pour casser le dernier accord ; le changer en ce hurlement grotesque par quoi tout le calme de cette plage bascule soudain vers le cauchemar, la colère blanche « Out-bloody rageous » d’être impuissant à dépasser l’indépassable contradiction, à transformer le monde – « bruit » - en un monde sa composition – à changer la vie. Retour obsédant du bruit sur lequel les musiciens qui se sont crus un instant des Dieux doivent à nouveau PLAQUER (coller) leur musique. Avec ses distinctions imbéciles, ses garde-FOUS, la Kultur reprend ses droits. La musique – blanche de colère – n’a plus qu’à s’autodétruire dans l’espoir (« Hope for Hapiness ») qu’un jour l’art aura le goût de la vie. C’est-à-dire que seule la vie sera pensable.
« Le plaisir limité de se détruire risque fort de détruire en fin de compte le pouvoir qui le limite ». R. Vaneigem… Constat d’échec – réussite de cette musique. Schoenberg (une autre série est possible), Webern (toute série est possible), Cage (tout son), Coltrane (toute musique est vous – solo – votre voix), les Beatles (tout flonflon est beau), Sun Ra (la musique est ascension vers la lumière)… third, cette ascension même. Flash, c’est-à-dire image-idée-convulsion. Date dans l’histoire de la musique, si date avait encore un sens.
Je laisse aux flics de Melody Maker le soin de vous expliquer que Wyatt n’a pas une belle voix (parce que « blanche » - ? – sans doute) et à quelques autres les influences de Coltrane sur le jeu de Dean (plus utile eût été de nous montrer à quel point le jeu de Dean est plus précis, plus « mescalin » que celui de Coltrane – chaleur élastique qui étreint), de Terry Riley sur le traitement des sons par Hopper (or chez Riley la question de la situation du musicien par rapport au matériau sonore est pose différemment). Et encore quelques sujets de dissertation pour vous : le soft machine et Dada, – l’Orient –, Brech-Weill (Alabama-Song in Moon in June), Sly & Family Stone, - Platon (conscient inconscient chez Ratledge), - l’Acide (in friends : « notre musique est à l’attention des défoncés »)… commentez et discutez. Je hais les critiques et leur prétention à montrer quand ils dissimulent. Ils n’écouteront pas Third. Sur leurs tombes nous écrirons : « Morts de beauté violente ». En avant le SOFT POWER : - MELMOTH.

L’auteur de cette « critique » du mythique album Third de Soft Machine, double album qu’on continue de réécouter après toutes ces années, est un certain Melmoth. Lequel se fit ensuite connaître sous le nom de Dashiell Hedayat. Puis encore plus sous celui de Jack-Alain Léger. Et par la suite sous celui de Paul Smaïl. Évidemment, aucun de ces pseudonymes plus ou moins littéraires et référentiels n’est le nom véritable de notre auteur, né Daniel Théron, en 1947.
Melmoth publia des articles dans Rock & Folk, un roman - Being - chez Christian Bourgois en 1970, et un disque étonnant, La Devanture des ivresses, qui obtint le prix Charles Cros.
De son côté, Dashiell Hedayat traduisit Leonard Cohen, Bob Dylan ou Tolkien ; il préfaça Le Roi des fées de Marc Cholodenko ; il sortit un album désormais mythique chez Shandar, Obsolete, enregistré avec les musiciens de Gong ; il sortit aussi quatre livres, chez Christian Bourgois et Flammarion.
On y reviendra.

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