Alphonse Allais et la fonte des glaces



DÉGELONS LE PÔLE


Causez de la question du Pôle Nord avec un esprit superficiel et vous entendrez des bourdes dans ce goût :
_ Il y a énormément de glaces dans les régions polaires parce qu'il y fait très froid.
Alors que c'est tout le contraire qui se passe.
Réformons donc ainsi le propos de l'esprit superficiel :
_ Il fait très froid dans les régions polaires parce qu'il s'y trouve énormément de glaces.
Il va de soi, en effet, que, si au lieu d'innombrables icebergs, il régnait dans ces latitudes un courant d'eau chaude, ou simplement d'eau tiède, tel celui du Gulf Stream, MM. les ours blancs du Septentrion jouiraient d'une température dont la bienveillance les autoriserait à échanger leur lourde pelisse contre un léger pet-en-l'air en coutil blanc.
Laissez-moi m'interrompre un instant pour, pendant que j'y pense, vous faire part de la réflexion que formulait l'autre jour François Coppée, devant dix personnes que je pourrais citer :
- C'est drôle, on parle souvent du Pôle Nord, plus rarement du Pôle Sud, et jamais du Pôle Ouest ni Pôle Est. Pourquoi cette injustice?... ou cet oubli ?
Haussons les épaules et revenons à notre pôle Nord.
Jusqu'à présent, l'idée de dégeler le PÔle avait continué de se classer d'elle-même au rang des plus folle, chimères.
Dégeler le Pôle ! On n'avait pas idée de ça en province.
En aurait-il fallu des braseros !
Et surtout en ce moment, au prix où est le charbon ! etc.
Et pourtant, mes chers lecteurs, aujourd'hui rien n'est plus réalisable que cette colossale entreprise.
Cela durerait quelques années et coûterait quelques millions, mais quel splendide résultat !
Pour la prompte réussite de ce projet grandiose, un accord international s'impose, une entente non seulement entre les gouvernements, mais entre les peuples est nécessaire.
Il faut dès maintenant faire appel à l'activité, à la bonne volonté de tous, ouvrir des souscriptions, voter des subventions, organiser des loteries, etc., en un mot, mettre la main à la pâte.
La question du combustible offre, naturellement, dans cette affaire, un intérêt primordial.
Quel combustible employer ?
Le charbon ? Le coke ? Le bois ? Le pétrole ?
Ne cherchez pas, vous ne sauriez trouver, car le combustible, le seul combustible qui puisse rendre pratique et mener à bien notre projet, n'est pas à proprement dire un combustible, ou plutôt, il n'a jusqu'à cet instant, joué le rôle de combustible.
Je veux parler de 1'acétylène.
Vous savez tous (je ne m'adresse pas à François Coppée) comment s'obtient l'acétylène ?
Dans de l'eau, vous jetez du carbure de calcium, lequel se décompose, produisant de la chaux, et, d'autre part, dégageant un gaz qui n'est autre que l'acétylène.
Il s'agirait donc d'accumuler, dès maintenant, dans les régions polaires, d'immenses provisions de carbure de calcium.
J'estime qu'en cinq ans, si chacun y met du sien, on peut avoir amassé assez de carbure pour produire l'acétylène suffisant à atteindre notre but.
Et alors, le beau jour que celui où la personne désignée, soit par sa grande situation, soit par le sort (le gagnant d'une tombola ad hoc, par exemple), frottant une allumette, boutera le feu à la première bouffée de l'acétylène produit !
Après quoi, on n'aura qu'à se retirer et attendre, le dégel s'opérant automatiquement, et les provisions de carbure dégageant le gaz combustible au fur et à mesure du dégel des glaces.
Et ainsi, une grande œuvre humanitaire se trouvera, mes chers frères, splendidement accomplie.
Des terres jusqu'à présent infécondes tressailliront d'allégresse.
Les maigres lichens se rnueront en riches moissons.
Et l'on assistera, non sans sourire, au curieux spectacle des ours blancs éventant leur front en sueur au moyen rigolo de larges queues de phoques !
Une seule ombre au tableau - c'est que cela empoisonnera l'ail (car ce n'est pas un des moindres inconvénients de l'acétylène que ce parfum peu distingué).


Commentaires

  1. Ah monsieur,comme vous ravissez mon coeur, et ravivez mon esprit.
    François Coppée, Le poete auteur notamment de "ferme donc la porte " et de "dans le mois d'aout, absinthe toi".
    Merci de me faire part de cette grande cause,la peau de l'ours serait vendue pour rembourser l'emprunt .
    toutefois il ne faudrait pas que la fonte des poles ne vienne remplir ce pole emploi que son arriere petit fils Jean François copé se complait à vider avec sa bouche.

    RépondreSupprimer
  2. Là, vous me pardonnerez, mais je reste sans voix. Peut-être Appas trouverait-il les mots.

    RépondreSupprimer
  3. 1) "Les maigres lichens se mueront en riches moissons." Trop stylé.
    2) À force de lire des blogs, j'ai carrément l'impression que ce texte a été mis en ligne par Allais.
    3)Fidel Castor est un individu à surveiller de près, qui a tôt fait de vous embrouiller avec ses astuces langagières. Tout ça pour ne pas nous avouer qu'il est le beau-frère du président du groupe UMP à l'Assemblée nationale.

    RépondreSupprimer
  4. C'est juste son problème avec l'accentuation, qui me préoccupe.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés