Jean de la Ville de Mirmont et la guerre de 14-18




On avait fait l'acquisition il y a quelques années de l'Anthologie des écrivains morts à la guerre, 5 volumes de 800 pages publiés en 1927 à la Bibliothèque du Hérisson. Il y a là des centaines de notices sur tous ceux qui, de près ou de loin, pouvaient se prétendre écrivains et trouvèrent la mort durant la Première Guerre mondiale. L'auteur de quelques poèmes dans une obscure revue y côtoie Péguy. Et des noms connus s'inscrivent ici et là au bas des notices. La lecture des textes est émouvante, parfois bouleversante. On est saisi par le caractère cataclysmique de cette guerre qui fit mourir tant d'écrivains prometteurs ; on est aussi troublé par le patriotisme et l'abnégation de ces hommes fauchés en pleine jeunesse.
On trouvera ici un extrait de la longue notice de Georges Le Cardonnel consacré à Jean de la Ville de Mirmont, dont on ne conseillera jamais assez Les Dimanches de Jean Dézert.

La mobilisation générale trouva donc Jean de La Ville de Mirmont rédacteur à la Préfecture de la Seine et militairement réformé. Il essaya de s'engager, mais les bureaux de recrutement ne voulaient pas de lui. Les majors le trouvaient trop maigre. Pendant quatre semaines, il se suralimenta; si bien qu'il finit, à force d'implorer, par obtenir de contracter un engagement pour la durée de la guerre. Comme il pouvait choisir son régiment, il retourna au 57e régiment dont le dépôt était à Libourne. Il y arrive le 12 septembre et peut reprendre ses galons de sergent. Le 26, il partait pour le front. Ses lettres à sa famille, qui furent réunies dans une édition destinée seulement à quelques amis, sont toutes très belles, à la fois gaies, pleines d'entrain, toutes empreintes d'une grande noblesse. Ayant appris la mort au feu d'un de ses amis, il écrit à la date du 17 octobre : « C'est la grande et belle mort du soldat. Il ne faut pas pleurer ceux qui, à vingt-quatre ans, se font tuer au feu en défendant leur pays. Leur vie a été belle et leur destinée complète. »
Le 2 novembre, il est cité à l'ordre du jour du régiment pour sa belle conduite devant Verneuil, et il écrit à sa mère : « Un moment, j'ai bien cru y rester, mais je ne pouvais pas tomber pour ton anniversaire. » Et il ajoute avec fierté : « Pour moi, je crois que ]’ai fait mon devoir et que je me suis bien conduit sous la mitraille. »
Mais il faut que l'on sache ce que fut cette belle conduite de Jean de La Ville devant Verneuil. Après sa mort, le 28 novembre, son capitaine, M. Bordes, l’a racontée dans une lettre émouvante à sa mère. C'est à lui qu'il convient de laisser ici la parole -.

« Le 2 novembre, à l'aube, les Allemands attaquaient le saillant de Verneuil que défendait la rive droite de l'Aisne. Celle-ci franchie, c'était la Marne, 70 kilomètres de plaine sans défense. Tout leur effort se portait là à ce moment. J'avais vainement demandé du renfort. Nous étions très peu nombreux contre une avalanche de Boches. La préparation d'artillerie avait été si terrible que, dès les premières heures, les chefs étaient tous tombés. Je dis au sergent de Mirmont de prendre le commandement de la gauche de la tranchée, face au bois des Boules, position très importante parce que rien ne la protégeait et que, par là, on gagnait directement Verneuil et l'Aisne. Je me réservais la partie la plus longue, vers Beaune et Chivy, protégée par les grandes carrières. Le soir du 2, nous avions dû céder une grande partie du terrain; mais le sergent de Mirmont n'avait pas reculé d'un pouce. Resté seul avec une poignée d'hommes qu'il électrisait, il allait de l'un à l’autre, faisant face à tout, magnifique de sang-froid, terrible de vaillance, endiablée. Aussi les Boches ne l'ont pas manqué. Le 28 novembre, ils attaquaient cette partie irréductible des tranchées.
« Dans deux jours, votre fils allait être sous-lieutenant. J'en étais heureux pour lui, mais ennuyé pour moi qui le perdais. C'était un compagnon délicieux, un ami exquis, ne causant pas beaucoup mais si bien ! Il avait une intelligence claire et savait tant de choses ! Il était mon bras droit. Il nous a rendu des services inappréciables. Non seulement il avait un courage fantastique, mais, avec cela, une simplicité, un calme, une pondération inouïes : un vrai chef. Le commandant, qui l’avait observé, m'avait dit: « Vous avez là un homme remarquable et il n'est que sergent ! Dépêchez-vous d'en faire un officier ! Ah ! il a été sublime ! Oui, je le répète, Sublime !»

On a trouvé, dans le carnet de route d'un de ses compagnons rescapés du 2 novembre, cette phrase venant après un bref récit du combat : « Sans le courage et le sang-froid du sergent de Mirmont, nous étions tous tués et la mitrailleuse prise. »
C'est pour sa belle conduite à Verneuil, le 2 novembre, que la médaille militaire a été attribuée à sa mémoire par arrêté du 27 mai 1920, paru au Journal Officiel du 23 octobre 1920.
Au lendemain de cette terrible journée, il dut avoir le pressentiment que le dénouement du drame approchait pour lui.
Le 23 novembre, il écrivait à sa mère :
« En m'engageant, je n’ai pas fait que m'engager moi-même. C'est tout ton amour maternel que j'ai mis en jeu. J'ai peur que ce soit une bien rude épreuve à laquelle je t'ai soumise, car tu souffres certainement par la pensée plus que moi en réalité. Je suis tout à fait aguerri et prends mon parti des quelques incommodités qui me sont imposées. Qui sait même si plus tard, au cas où, comme je le crois avec confiance, je reviens à la vie civile, je ne regretterai point cette existence pittoresque."
Le 24 novembre, Il envoyait sa dernière lettre pour accuser réception d'une fourrure. Il la terminait ainsi :
« Je ne suis pas encore nommé sous-lieutenant, mais j'en remplis les fonctions, selon le dernier remaniement de la compagnie. Je suis en bonne santé et d'excellente humeur, avec le seul regret de vous savoir inquiets et si loin de moi. Au fond, je suis le plus heureux de vous tous, car, si je suis emporté, j'espère ne pas même pas m’en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d'aimables dames, et, si je persiste tel quel, grâce à toi je n'aurai pas trop froid.
« Au revoir, ma chère maman, bons baisers à vous tous.
« Ton fils si loin et si près de toi - et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel.
« En cette foy je veux vivre et mourir. »
(Refrain de la ballade que fit Villon pour sa mère)
JEAN. »

Les circonstances qui ont entouré sa mort sont si héroïques qu'elles méritent d'être connues. Lui et ses hommes étaient déjà réunis pour la relève de trois heures, quand les Allemands commencèrent un furieux bombardement. La relève venait d'arriver. Jean de La Ville répondit au capitaine qui lui demandait pourquoi il ne partait pas : « Décidément, je reste. Les Boches semblent vouloir attaquer et je ne veux pas lâcher le morceau. D'ailleurs, partir serait presque aussi dangereux. Nous ferons la relève à six heures, si nous pouvons. » Le capitaine insista, mais un obus tombé à ce moment lui coupa la parole. Évidemment, une action se préparait, son sergent avait raison, et il avait besoin de celui qui faisait déjà fonction de sous-lieutenant. À peine était-il poste de commandement qu'il entendait une détonation formidable : un minenwerfer venait de bouleverser la tranchée. Un brancardier essoufflé accourait bientôt pour lui annoncer que le sergent de Mirmont était enseveli avec deux de ses hommes. On déblaya malgré le danger. Les deux compagnons de Jean de La Ville de Mirmont étaient morts. Seul, Jean de La Ville respirait encore. Il avait été surpris, accroupi, la tête levée, l'arme en avant ; l'énorme masse de terre l'avait comme tassé. Il fut emporté au poste de secours où un médecin militaire diagnostiqua que la colonne vertébrale était brisée à la nuque. Quelques instants après, il expirait en murmurant : maman.


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