Élégance des temps endormis






C'est ce qu'on aime avec ces brocantes et autres vide-greniers qui se multiplient au printemps : trouver au milieu d'un grand n'importe quoi étalé à même le sol (nicoleavrilguideduroutarddanbrownphilippelabrovickybaumdanfranck jeanrouaudpierrebellemareréginepernoudleclubdescinqgeorgespéreccarterbrownchristineangotphilippehériatbarbaracartland...) la petite fleur qui attire inévitablement le regard. Il y a le titre, d'abord : Élégance des temps endormis. Puis le nom de l'auteur, Vicomte de Lascano-Tegui, inconnu au bataillon, mais pas banal. Et le traducteur, Francis de Miomandre, auteur négligé, irrégulier, mais attachant. On se dit aussitôt qu'on vient de découvrir un bijou, un de ces objets singuliers et oubliés dont on se délecte, et qui peut-être mériterait une nouvelle vie. Le livre, en assez piètre état, s'échange sans discuter contre une pièce d'un euro.

Mais comme souvent, quelqu'un d'autre est déjà passé : le Dilettante en 1994. C'est ici.
Il n'en reste pas moins que ce petit livre de 140 pages publié en 1930 aux Éditions J.O. Fourcade est une merveille d'étrangeté, une curiosité littéraire comme on en avait pas croisé depuis longtemps. Dans sa préface, Miomandre voit là "une des choses les plus originales, les plus caractéristiques" qu'il ait jamais lues. "En quoi consiste cette originalité ? se demande-t-il. Je sens qu'il y a là quelque chose d'insaisissable, qui échappe à toute définition, à toute explication." C'est exactement ça. Disons quand même qu'Élégance des temps endormis se présente sous la forme d'un journal dans lequel un narrateur rapporte des scènes, images, souvenirs, de son enfance, passée à Bougival, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce pourrait être innocent, charmant, sauf qu'il s'agit ici de "se consoler en se disant à soi-même du mal des autres." Du coup, l'air de rien, il n'est pas une page qui ne soit marquée du sceau de la mort, du sexe ou de la cruauté, avec l'omniprésence fascinante d'une Seine fangeuse, morbide. On pense à certains auteurs décadents français, à Lautréamont, à un surréalisme tendance Nadja, à certains livres de Georges Bataille... Et on est étonné d'apprendre dans la préface que ce livre fut écrit avant la Première Guerre mondiale. À se demander si ce comte de Lascano-Tegui ne serait pas un précurseur ignoré ?

Un petit échantillon (le narrateur évoque une jeune file, Gabrielle, fascinée par les mains) :

"Un jour, son père appela Gabrielle, que nous surnommions Mademoiselle Fifi. Elle suivit la traînée lumineuse de la main paternelle qui tenait un rasoir, et semblait pour cela encore plus belle. De ses mains admirables, l'homme prit son sexe qu'il se trancha devant l'enfant. Le sang se répandit sur ses mains, qui jetèrent sur la table les horribles débris. Gabrielle devint folle à la suite de cette scène. C'était une folie généreuse. Elle se donnait sous les ponts, dans les couloirs, à la tombée de la nuit, et dans les stalles vides du marché. Pendant que je la possédais, elle me léchait les mains, et à la fin de l'étreinte sa salive coulait épaisse et écumeuse, comme celle qui blanchit le mors des chevaux emballés."


Commentaires

  1. Il me le faut ! c'est un livre pour les dérangés comme moi visiblement

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  2. Ça ne devrait pas vous déplaire, en effet, même s'il n'est pas illustré. C'est vraiment un Objet Littéraire Non Identifié.

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