Pierre Girard



Pierre Girard (1892-1956) est pour ainsi dire inconnu des lecteurs français. Peut-être parce qu'il est suisse, très suisse, même, puisque en plus d'être né en Suisse, il y a passé pratiquement toute sa vie et que tous ses romans et nouvelles ou presque s'y déroulent. Des romans et nouvelles qui ont parfois de drôles de titres - June, Philippe et l’amiral ; Charles dégoûté des beefsteacks ; Le Gouverneur de Gédéon ; Connaissez mieux le cœur des femmes ; Amours au Palais Wilson ; ou encore Curieuse métamorphose de John. Il n'y a eu guère qu'un éditeur suisse, justement, l'Âge d'Homme, pour tenter de donner une nouvelle vie à cette oeuvre singulière.
On a un faible tout particulier pour Curieuse métamorphose de John, petit texte paru aux Cahiers Nouveaux de Simon Kra en 1925. Une belle collection, soit dit en passant, où l'on retrouve entre autres Robert Desnos, Gabriele D'Annunzio, Georges Ribemont-Dessaigne, Philippe Soupault, Thomas Mann, Max Jacob, Kahlil Gibran, Jean Giraudoux, Jacques-Émile Blanche, Michel Leiris... pour les plus connus. Rien que ça. Girard, on le voit, est en bonne compagnie. Curieuse métamorphose de John, un délicieux roman d'apprentissage qui voit un banquier à la vie bien réglée découvrir l'amour, est très représentatif de ce qu'on aime chez cet auteur, légèreté, grâce, ironie, et un style poétique agréablement désuet, ponctué de références littéraires. On aime aussi ses personnages faussement insouciants, toujours en décalage avec la vie. C'est une oeuvre toute en demi-teinte, qui condamne évidemment Girard à demeurer dans les marges de l'histoire littéraire, au côté de qu'on nomme les "écrivains pour écrivains".

Dans l'extrait qui suit, le début du chapitre 5, le héros John, qui devient ici Jean, se rend dans la librairie d'Adrienne Monnier, La Maison des Amis des Livres, rue de l'Odéon. C'est d'ailleurs avec la collaboration de Pierre Girard qu'Adrienne Monnier s'était mise à la vente de livres d'occasion, en 1922, dans un local sur cour. On s'amuse de retrouver ici en "guest" Valery Larbaud et Léon-Paul Fargue, ou encore Marie Laurencin. Pour l'anecdote, quand il est fait allusion à l'Ulysses de Joyce, c'est bien sûr de l'édition originale qu'il est question, que fit paraître en 1922 Sylvia Beach, dont la librairie était également située rue de l'Odéon. Mais c'est Adrienne Monnier qui publiera la première traduction française, sept ans plus tard.


CHAPITRE V

Ce jour d'automne, où l'automne arrive au point qu'il ne pourra plus dépasser, où le cœur des hommes en est exactement saturé, où plus rien ne manque, ni les colchiques, ni les feux au détour des chemins, ni, dans les bois, les poètes mélancoliques en manteau imperméable, où le vent et la pluie envoient des fusées de feuilles d'or sur les maisons du boulevard St. Michel, ce jour où l’on se sent le plus loin du printemps, ce jour où les lilas sont un mot sans parfum, ce jour-là, Jean fit une rencontre singulière chez mademoiselle Adrienne Monnier. Ce fut Juliette Lambert, qui achetait Ulysses pour son grand-père, et qui déposait le livre dans un panier plein d’œufs. Elle avait de beaux yeux noirs, amis des peupliers et des ormeaux, et on devinait rien qu'à la voir sourire à mademoiselle Monnier, toute une enfance provinciale, un peu romanesque, un château délabré, des charmilles taillées, des soirées passées à la lueur d'une bougie, à écrire un journal intime. Il y a un air de famille pour toutes les petites sœurs d’Eugénie de Guérin, et en voyant Juliette ouvrir la porte, on savait qu'elle avait, tous les jours, donné des grains à des centaines de poules et de pigeons, et que tous les sentiments de ce petit cœur étaient forts et purs, comme les rudes vents autour d'une girouette française. Il n'était pas difficile de voir que si son tailleur bleu venait des Trois-Quartiers, en revanche, ses jarretières devaient avoir été achetées autour de la Montagne sainte Geneviève, et que pour chausser ses petits souliers vernis, elle se servait d'une corne, venue, au temps de Balzac, de Limoges. À sa main d'ailleurs toute blanche, mais tant de fois piquée par les orties, tant de fois griffée dans les framboisiers, qu'importait cette petite bague d'or à poil d'éléphant achetée rue Lafayette. Cette main était celle qu'eussent dessinée, les yeux fermés, Gavarni ou Grandville.
Jean était entré chez mademoiselle Monnier, pour acheter un Montesquieu, car il avait perdu le sien. C'était la première fois qu'il se trouvait dans une librairie, et il éprouvait le trouble, le secret ravissement des jeunes protestants, la première fois qu'ils vont dans un dancing. Les noms des grands classiques lui souriaient, tous ensemble. Et de voir Othello à côté des Bijoux Indiscrets faisait le même plaisir que de voir se promener ensemble Gœthe et Schiller, que de voir Beethoven sonner à la porte de Haydn. Grâce à mademoiselle Monnier, tous les classiques étaient amis, Byron ami non seulement de Shelley, mais de Tacite, mais de Suétone. Jean eut une sorte d'éblouissement. C'était pour lui une grande découverte. Comment ne pas croire, désormais, que tout allait bien, que la vie était belle, malgré tout, puisque tout l'effort des grands écrivains vient établir un ordre auguste dans le passé. Deux visiteurs se tenaient debout, dans le fond de la librairie. Quel dommage que Jean ne sût pas que c'étaient Valery Larbaud et Léon Paul Fargue ! Mais il ne le savait pas. Juliette allait partir, quand la porte s'ouvrit, et Marie Laurencin entra. Jean ne la connaissait pas non plus, mais pourquoi le nier ? il sentait confusément que la présence de ces personnages avait quelque chose de merveilleux. Ainsi, parfois, on devine que le monsieur bien mis qui vous aide à descendre du tram est le Prince de Galles. Jean était ému. Il tressaillit de voir Léon Paul Fargue craquer une allumette, et Larbaud approcher sa cigarette de la flamme, qui les éclaira tous deux. Jean ferma les yeux, les rouvrit. En une seconde il avait vu tout l'automne comme si l'automne partait de là en grandes avenues de ciel et de feuilles. Il se rapprocha de Juliette, insensiblement, passant de Molière à Montaigne, de Montaigne à Salluste. Marie Laurencin s'était assise, entourée de dieux invisibles.(...)





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