Le Pot au Noir






Il est beaucoup question du pot-au-noir, en ce moment, zone de convergence de masses d'air chaudes et humides, où se forment notamment d'impressionnantes nappes de brume. Y alternent des périodes de calme absolu et d'autres où le vent et la pluie se déchaînent. Le pot-au-noir nous renvoie aussi à un écrivain pour lequel on a conçu un attachement particulier : Louis Chadourne (1890-1925). C'est du reste avec le Pot-au-noir qu'on l'a découvert. Paru en 1921 dans la Revue Hebdomadaire, puis en 1922 à petit tirage chez Mornay, avec des illustrations de Pierre Falké (c'est l'édition la plus recherchée, avec de magnifiques bois coloriés au pochoir), et un an plus tard chez Albin Michel, cet ouvrage est le récit d'un voyage dans les Caraïbes, directement inspiré du voyage que Chadourne fit en 1919 en compagnie de Jean Galmot, dont il fut alors le secrétaire.
"L'homme qui a écrit ces pages enfiévrées, elliptiques, chargées de substance et de parfums, enchevêtrées comme la jungle des forêts tropicales, n'est pas seulement un très grand artiste. C'est un visionnaire du réel. C'est un maître." C'est Léon Daudet qui parle ainsi du Pot-au-noir. Le livre s'ouvre comme un de ces récits de voyage qui fleurissaient à l'époque. Description du paquebot. La vie à bord. Le bar, tout d'acajou et de nickel, avec ses larges fauteuils en cuir. L'heure du cocktail. Et puis, peu à peu, à mesure qu'on descend sur les Tropiques, les choses s'assombrissent, le propos se fait plus grave. À la fin du livre, Louis Chadourne livre lui-même un résumé de son aventure :
"Avidement, j'ai empli mes yeux du spectacle du monde. J'ai vu les cités bâties par les marchands sur les bords des mers lointaines, sur des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l'homme blanc ; la diversité des coutumes et l'uniformité des passions ; les vaines agitations des coureurs d'aventures, la ruée vers l'or, la cruauté des primitifs et celle, plus dangereuse, des civilisés ; la mêlée des haines, des convoitises, des superstitions, sous ce soleil tropical qui chauffe le sang et qui illumine brutalement le dessous de l'âme humaine, de même que le faisceau d'une lampe projeté sur un visage en révèle les tares secrètes. J'ai vu ces terres chaudes où règne l'ennui, où l'alcool et l'opium offrent aux nostalgies leurs hallucinants refuges. J'ai découvert maints visages où se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l'amour, dont les traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J'ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur même de cette nature qui brasse indifféremment dans son éternité la vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi, comme un précieux trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et porter son témoignage. Et voici que maintenant, penché sur ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main... et l'eau fuit entre ses doigts."
Il faut savoir que Chadourne, en 1915, fut enseveli plusieurs heures dans l'éboulement d'une tranchée, en Alsace. Il ne s'en remit vraiment jamais. Il passa les dernières années (1921 à 1925) dans une maison de santé, à Ivry. Un passage de la préface de Valery Larbaud au Conquérant du dernier jour (un recueil de nouvelles) en dit long sur l'état d'esprit qui devait être celui de Chadourne lorsqu'il termina le Pot-au-noir :
« Lorsque parut Terre de Chanaan (automne 1921) ses amis avaient encore un peu d'espoir : ceux qui savaient la vérité n'avaient pas osé nous la dire ou nous l'apprenaient peu à peu, avec des ménagements. Qui sait ? il reviendrait peut-être un jour mettre une dédicace sur cette page blanche. Mais un an plus tard, quand nous reçûmes Le Pot-au-noir, également sans dédicace, nous n'avions plus aucune illusion. Et même, une dédicace nous aurait,sur l'instant, presque effrayés, tant nous étions accoutumés à penser à lui comme à un de nos amis morts. Nous disions : Olivier Calemard de La Fayette, Henry J. M. Levet, Charles-Louis Philippe, De la Ville de Mirmont, Louis Chadourne. Nous n'attendions plus de lui aucun signe de vie et nous le savions vivant ; quel silence ! »
Mais avant ce silence, Louis Chadourne a eu le temps d'écrire quelques oeuvres rares, intenses, en lesquelles Larbaud, Mac Orlan, Crémieux et d'autres voyaient la marque d'un des écrivains les plus prometteurs de son époque.





Commentaires

  1. Je l'ai lu il y a longtemps. Trouvé dans une brocante du 95, mais sans les couleurs. Peut-être mieux. Sans les couleurs.

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