Pierre de Régnier - Stances, instances et inconstances




On a déjà dit tout le bien qu'on pense de Pierre de Régnier, fils de Marie de Régnier (elle-même fille de José-Maria de Hérédia) et de Henri de Régnier - du moins pour l'état-civil, le père véritable n'étant autre que le grand Pierre Louÿs. On vient d'acquérir pour le tarif d'un ballon de morgon au Rubis le recueil poétique qu'il publia dans l'amusante collection l'Alphabet des Lettres, sur laquelle on reviendra. Dans ce volume au titre formidable, Régnier s'essaye au genre qui fit la gloire de son père, mais dans un registre très différent. N'oublions pas que Régnier était un fêtard invétéré, amateur de femmes, noceur et gros buveur - quelqu'un de bien, en somme. Le Castor Astral a réédité il y a quelques années sa Vie de Patachon, qui livre un tableau ahurissant de ce que pouvaient être la nuit parisienne des années folles. La poésie de Régnier est le reflet de la vie désordonnée de son auteur, baignée de fantaisie, voire de franche rigolade, mais aussi de passages très nostalgiques aux allures de gueule de bois. C'est une poésie étonnamment moderne. La première partie, sobrement (ha ! ha ! ha !) intitulée Cuites, est la plus réjouissante. On ne résiste pas au plaisir d'en livrer trois échantillons :


CONSIDÉRATIONS

Je suis un personnage étrange,
Réaliste et paradoxal,
J'aime les pyjamas oranges,
L'amour, le chypre et les Pall-Mall.

J'aurai fait toutes les folies
Qu'on a pu faire à vingt-trois ans ;
Les femmes sont toujours jolies
Quand on est tendre et inconstant !

Mes malheurs sont inconcevables
Car je suis toujours en retard,
Mes amours incommensurables
Et mon cœur est un grand bazar.

Mon bonheur n'a pas de limites,
Je suis gai, philosophe et fou ;
Aussi je prends beaucoup de cuites
Et le hasard arrange tout.

Je bois mes nuits mélancoliques
En vieux noceur désabusé ;
Mes aurores sont romantiques
Et mes regrets désespérés...

Et quand, dans le matin qui passe,
Je me vois au soleil levant,
Je m'engueule devant ma glace
Et je m'adore en m'endormant !



CARLTON

Chauffeur, chasseur, concierge ; et puis, porte tournante ;
Obscurité vert-mousse et parfums d'ascenseur ;
Malles devant la porte; on peut entrer? Attente...
- Comment ça va depuis le « Jardin de ma sœur » ?

Lit défait. Souvenirs de la veille, et douceur
Des réveils où le soir entre par une fente
Des volets entr'ouverts; peau tiède; odeurs mourantes,
Bruits de l'après-midi, salle de bains, coiffeur...

J'ai vu ton corps d'hier ployer sur tes babouches,
J'ai mangé du Guerlain tout autour de ta bouche
Et j'ai bu la luxure au fond de tes yeux noirs;

Et j'ai pu respirer, volupté qui embaume,
Le bruit délicieux que font les souliers jaunes
Dans la clarté propre et sonore des couloirs.



ODELETTE AUX TOMATES

Un petit roseau m'a suffi... (H. de Régnier)

Un petit mosser m'a suffi
A faire mousser mon champagne
Et à faire gueuler la charmante compagne
Qui était assise avec moi
Parce qu'il avait fait déborder le liquide
Sur sa robe.
Elle s'appelait Odelette
Et elle était très gentille ;
Elle mangeait une odelette
Aux tomates,
(Patate,
Carotte et potiron.)
Plusieurs fois j'ai lancé mon mosser
Dans le verre
Sans jamais le mettre à côté,
Mais je l'ai mis aussi ailleurs...
Un petit mosser m'a suffi
A faire mousser Odelette.





Commentaires

  1. Pierre Louÿs à Paul Valéry, Dimanche [1er ou 8 octobre 1916?]

    Tu sais qui j'attendais hier. Mais tu ne m'avais pas dit que c'était le chef d'oeuvre de la création. (...)

    Quand il est entré, il avait encore les pattes de derrière dans l'antichambre quand je me suis senti enveloppé de deux longs bras, sans hâte ni retard, avec une tendresse confiante et délibérée qui a failli me faire dire: «Oh! exactement comme ta mère!» Geste identique.
    J'ai failli lui dire aussi, après un quart d'heure, qu'il ressemblait à Giglio [le page du roi Pausole] comme un frère et que c'était tout naturel, puisque Giglio était un mélange des deux mêmes éléments. Et, réellement, j'ai une telle appréhension de me couper que cela me donne le vertige. Je ne pourrai pas transposer toutes les phrases, altérer mes souvenirs, changer les dates, les lieux, les circonstances.
    D'ailleurs...
    J'ai vaguement l'impression qu'il sait tout et que cela explique l'affection toute nouvelle de sa visite. A douze ans, il ne m'embrassait pas ainsi et ne me parlait pas de la même voix.
    (...)

    Correspondances à troix voix, Gide-Louÿs-Valéry

    RépondreSupprimer
  2. Vous avez d'excellentes lectures. J'avais complètement oublié qu'il était question de lui dans ce (gros) livre.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés