L'inflexion personnelle - Eugène Marsan



On a acquis pour le prix d'une place de cinéma un petit livre de l'auteur de nos Dandys, paru en 1926 à La Lampe d'Aladdin, une jolie collection éditée à Liège. Pour ne rien gâter, notre exemplaire est un des 35 exemplaires sur vergé baroque crème réservés à un libraire bruxellois. Dans cet ouvrage, Marsan revient sur un sujet qu'il a abordé à plusieurs reprises, la mode masculine. On y parle des complets, des chaussures, de la cravate, des gants, etc. dans le style précis, élégant, mais aussi ironique qu'on apprécie chez l'auteur. On reproduit ici l'épilogue, qui offre à notre sens une belle vision du dandysme moderne.


L'INFLEXION PERSONNELLE

Au XXe siècle, grand fait nouveau, l'élégance est transformée en dandysme.
Les nouvelles formes du costume sont choisies beaucoup moins en vue d'embellir que dans l'intention d'étonner.
Pour la première fois - du moins en France, et du moins depuis la fin du XVIe siècle - une forme bizarre et même extravagante sera adoptée, à cause précisément de son extravagance. Insolente réplique, véritable et beau défi de l'esprit artiste à l'esprit bourgeois, et de l'esprit aristocratique persécuté à l'esprit de nivellement.
Le premier phénomène de caractère dandy est présenté en France par les Incroyables, qui donnent à leur cravate l'apparence d'un goître, à leur collet, l'enflure d'une bosse.
Le second phénomène dandy a pour auteur Napoléon. Cet empereur a inventé un costume - la redingote grise, le chapeau lunaire - qui n'a jamais été porté par personne.
Passent les années. Tout le monde s'évertue à qui paraîtra le plus singulier, dans le criant gilet, la tumultueuse cravate, ou le déconcertant chapeau. Mais il n'y a pas de trouvaille baroque qui ne soit à l'instant accueillie et reproduite. L'invention d'un fou, qui fut lapidée dans les rues de Londres, à savoir le tuyau de poële ou chapeau haut de forme, a régné tout un siècle sur l'Europe.
Celui qui, le premier, imagina de se tirer d'affaire par la simplicité, ce fut - après Brummell - le merveilleux Baudelaire. Puisqu'il était impossible de retrouver le faste de l'ancien costume, il se mit à raffiner sur l'habit noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa un costume : il avait un étroit pantalon noir qui découvrait, sur le soulier éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus, par une idée de son génie, une blouse de paysan. Oubliez que c'est une blouse : il n'y a pas de forme
plus élégante. Et la tête nue, ce précurseur ! D'ailleurs propre de la tête aux pieds, fourbi comme une baïonnette.
Plus tard, seconde invention. Baudelaire invente son froc, le célèbre froc, sorte de raglan ou de sac qu'il porta fidèlement, comme un uniforme.
Mais toi-même, est-ce que tu veux inventer ?
Tu penses d'abord que non, que tu n'as aucune obligation de cette espèce, que tu portes tout simplement le costume de ton époque. Même les peintres, ils ont tous renoncé à s'affubler. Tu les approuves. Rien n'était plus absurde au monde qu'un rapin. Toute son originalité consistait à garder les cheveux et le pantalon de 1850. Avec son linge dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était naïvement archaïque. Et il drapait ! Aujourd'hui, tout le monde se tient aux grands préceptes : que chacun doit paraître ressembler à tous (Balzac dixit), et que les convenances extérieures doivent être respectées (Baudelaire). L'accent et l'air de la personne se trahissent désormais par des riens : l'inflexion d'une cravate, le pli d'une mèche, l'imperceptible variation d'une coupe.
Voilà, nous y sommes. Ces riens sont d'un grand prix. Balzac complétait ainsi le précepte que je rappelais à l'instant : avoir l'air de ressembler à tout le monde ; ne ressembler en réalité à personne. Et ce détail, cette goutte d'eau, cette ombre par où l'homme fin se distingue de la tourbe, nos contemporains le cherchent à qui mieux mieux. Le chandail de Picasso et de Mac Orlan ; les admirables revers de Jean-Louis Vaudoyer ; les complets toujours clairs de Guy de Pourtalès ; le bleu constant de Jacques Boulenger ; le miraculeux faux-col de Jacques Blanche, aux deux pointes roulées, et son veston exemplaire, dont il garde exprès la manche assez large, et sa cravate de lord, à pois blancs. Hier, la mèche de Barrès...
Ou regarde Foujita, le plus hardi de tous.
Il ne s'est pas déguisé en Européen. Il n'a point voulu du linge dur. Il n'a pas essayé d'ouvrir une raie bien sotte dans la calotte de sa chevelure, ni de la rebrousser. Non ! Il a laissé ses cheveux sur le front, comme le roi de Rome dans le portrait de Lawrence, mais ce sont cheveux d'Asie, noirs comme l'encre, égaux comme les dents d'un peigne. Il ne voulait pas garder sous notre ciel la robe gênante de son pays. Encore moins prendre un veston trop sec. Emule de Baudelaire et de Napoléon, le seul moderne avec eux qui ait su trouver un costume nouveau, entièrement personnel et entièrement heureux, ce grand artiste a imaginé une sorte de blouse souple et croisée, peu flottante, dont la couleur est d'un beau bleu de papier buvard. Elle est serrée à la taille sur une chemise à grands carreaux vifs. Et le pantalon est relevé sur un soulier à semelle fort... La seule invention d'un tel costume méritait déjà la gloire.





Commentaires

  1. Ou mais si on avait tondu le crâne de Foujita, on aurait découvert qu'en dessous de ses, certes, abondants cheveux, il était chauve, comme vous et moi ! Alors, un peu d'humilité, s'il vous plaît.

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