Trois ans avec Derrida - Benoît Peeters




commentaire : on n'a pas trop d'affinités avec Jacques Derrida, qui nous a toujours vaguement irrité - pour des raisons qu'il serait trop long, et inintéressant, de développer. On avouera en outre n'avoir jamais eu le minimum (esprit et formation) philosophique requis pour s'engager sérieusement dans son oeuvre. Six ans après sa mort, Benoît Peeters (connu pour sa biographie de Hergé, qui a un peu trop éclipsé le reste de son oeuvre, très diverse) signe sa première biographie française. Il publie surtout en même temps cet à-côté en forme de journal, qui suit le projet depuis le déjeuner au cours duquel est évoquée pour la première fois l'idée jusqu'aux derniers jours de rédaction du livre.
C'est tout simplement passionnant. On accompagne l'auteur jour après jour ou presque dans l'entrelacs de ses recherches et de ses rencontres ; on partage ses doutes, ses espoirs, ses déconvenues, ses découvertes ; on suit son évolution personnelle au fil de son long travail ; on découvre aussi comment s'élabore une biographie (même si, on le comprend bien, c'est à chaque fois différent), Peeters nourrissant ce making-of de réflexions lumineuses sur le genre. À côté de cela, on s'amuse de la diversité d'attitude des témoins - ceux qui refusent catégoriquement de s'exprimer, ceux qui croient avoir tout oublié, mais se rappellent tout ; ceux qui n'ont pas grand-chose d'intéressant à livrer ; ceux qui ne parlent que d'eux. On s'aperçoit qu'une simple lettre révèle parfois plus que trois cartons d'archives. On s'étonne des zones d'ombre qui se dessinent immanquablement dans une biographie - qu'elles soient le fait du sujet lui-même, des témoins ou du biographe.
Derrida, on le découvre, n'est pas un client facile. Une oeuvre immense, par sa portée et la masse écrite ; des archives imposantes ; une personnalité qui a ses adulateurs et ses contempteurs, les gardiens du temple et les autres ; une biographie qui s'est écrite sur plusieurs continents. Peeters force l'admiration, car il parvient à se jouer de (presque) tous les obstacles. Si on ne saurait évidemment lui reprocher son admiration pour Derrida (à partir de la moitié du livre, il commence même à lâcher ici et là quelques formules au phrasé très derridien...), on s'étonne de le voir (semble-t-il) mettre trop facilement de côté les témoignages des adversaires de "Jackie". On s'énerve un peu des compromis qu'il est parfois obligé de faire avec certains témoins ou de sa résignation à laisser des sujets dans l'ombre. C'est là, malgré de nombreux points communs, toute la différence entre le travail d'un biographe et l'enquête d'un détective à la Philip Marlowe - Peeters établissant lui-même très justement le parallèle.
Mais pour le lecteur, le plaisir reste intact.



Commentaires

  1. Je suis moi aussi davantage tenté par le making of que par la bio. Sur son propre parcours, Benoît Peeters a publié l'an dernier une très intéressante autobiographie intellectuelle, Écrire l'image (Les Impressions nouvelles), où se révélait l'unité d'une personnalité derrière la variété de ses centres d'intérêt. Il y réussit cet exercice difficile de parler de soi à la juste distance.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés