Le crâne de Thomas Browne



commentaire : le crâne qu'on peut voir sur cette troublante photographie est celui de sir Thomas Browne, auteur anglais du XVIIe siècle, personnage plein de culture et de curiosité, à l'oeuvre tout aussi riche et variée que son style (Valery Larbaud en était un grand admirateur). Mort en 1682, il fut enterré dans l'église St. Peter Mancroft, à Norwich. 158 ans plus tard, en 1840, alors qu'on creusait la tombe de l'épouse du pasteur, on tomba sur un cercueil, dont on brisa le couvercle. On alla chercher un antiquaire voisin qui identifia les restes grâce à une inscription (« Amplissimus Vir Dns. Thomas Browne, Miles, Medicinæ, Dr. Annos Natus 77 Denatus 19 Die mensis Octobris, Anno. Dni. 1682, hoc Loculo indormiens. Corporis Spagyrici pulvere plumbum in aurum Convertit »). Il fut ordonné au fossoyeur de tout remettre en ordre, mais sans qu'on sache trop pourquoi, il mit de côté le crâne et des cheveux, qu'il alla vendre à un certain Dr Lubbock, lequel conserva ces reliques dans sa collection jusqu'à sa mort, en 1847. Le crâne et les cheveux se retrouvèrent alors dans le musée de l'hôpital de Norwich, où ils demeurèrent jusqu'en 1922 : il fut alors décidé de procéder à leur inhumation. Le mystère demeure sur l'auteur de la photographie, espèce de vanité qui met en scène le fameux crâne, posé sur des ouvrages de Thomas Browne (deux éditions de son Religio Medici). On la vit apparaître pour la première fois en frontispice du tome III de l'édition des Oeuvres complètes de Browne parue en 1904.
Cette histoire peu banale se pare d'une certaine ironie quand on sait que Browne écrivit un étonnant essai sur les urnes funéraires (publié au Promeneur) où il écrit : « Who knows the fate of his bones, or how often he is to be buried ? Who hath the oracle of his ashes, or whither they are to be scattered ? » Et encore : « To be gnawed out of our graves, to have our sculs made drinking-bowls, and our bones tuned into pipes, to delight and sport our enemies, are tragical abominations, escaped in burning burials.»

ps : on a trouvé cette photographie en ouverture des Fruits du hasard, de Patrick Mauriès, autre grand admirateur de Thomas Browne.

Commentaires

  1. Sebald consacre le premier chapitre des "Anneaux de Saturne" (1995) à Thomas Browne , cette photographie est déjà présente dans ce livre...
    ci-dessous le lien d'un "Sebaldien" suivi d'un extrait du blog citant Sebald à propos de Thomas Browne
    http://norwitch.wordpress.com/category/auteurs/thomas-browne/

    W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne,p.31-32

    « Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable. Nous ne percevons que des lueurs isolées dans l’abîme de notre ignorance, dans l’édifice du monde traversé par d’épaisses ombres flottantes. Nous étudions l’ordre des choses mais ce qui inspire cet ordre, dit Browne, nous ne le saisissons pas. C’est pourquoi nous ne pouvons écrire notre philosophie qu’en lettres minuscules, accordées aux signes et sténogrammes d’une nature éphémère qui n’est elle-même qu’un reflet de l’éternité. Fidèle à son propre dessein, Browne répertorie les modèles qui se répètent le plus souvent, donnant lieu à une multitude apparemment illimitée de formes dissemblables. C’est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et les points d’intersection des diagonales d’un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, chez les étoiles de mer et les oursins, sur la peau de plusieurs espèces de serpents, dans les traces entrecroisées des quadrupèdes, dans la configuration du corps des chenilles, papillons, vers à soie, phalènes, dans la racine des fougères d’eau, les enveloppes des graines de tournesol et de pins parasols, au cœur des jeunes pousses de chêne, dans les tiges de prêle et dans les œuvres d’art des hommes, dans les pyramides d’Égypte et dans le mausolée d’Auguste, mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l’ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau ». (Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau).

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  2. En effet, Patrick Mauriès cite Sebald et Les Anneaux de Saturne dans les premières pages de son livre, s'émerveillant des coïncidences qu'il trouve entre l'oeuvre de l'auteur allemand et sa propre "mythologie".

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