La fille en rut pousse des rugissements de bacchante ivre qui se mêlent au bruit des drums de Robert Wyatt




Sous les combles, l'ambiance change. Une quinzaine de garçons et de filles. De la musique. Un disque des Soft Machine, Why Are We Sleeping ? Le choix des Soft donne le ton. Curieux groupe, constitué vers 1962 avec les guitaristes Daevid Allen et Kevin Ayers, le drummer Robert Wyatt et l'organiste Michael Ratledge, licencié de philosophie de psychologie d'Oxford qui se lança dans le rock parce qu'il est du genre, comme il se définit lui-même, « who does what's there - qui fait ce qui se trouve là ».
En 1966, ils prirent le nom de Soft Machine, d'après le titre d'un livre de William Burroughs. Cet aspect littéraire, intellectuel du groupe est attaqué par certains groovies, des types dans le vent. On leur reproche, en particulier, de participer à des pièces de théâtre, de fréquenter des « penseurs », en un mot de trahir the rocky road, la voie du rock. C'est vite dit, surtout lorsque l'on sait que la pièce de théâtre dans laquelle ils ont joué, c'est Le Désir attrapé par la queue de Picasso, monté pendant l'été 1967 sur la Côte d'Azur par Jean-Jacques Lebel et Victor Herbert, malgré les provocations et les répressions policières.
(...)
A Why Are We Sleeping ? succède Hope for Happiness, Espoir de bonheur.
Le bonheur, il est là, dans le grenier, pour un groupe de types en train de voyager sous LSD.
(...)
Un type remet sur l'électrophone Hope for Happiness. A la longue plainte modulée, réverbérée, de Kevin Ayers qui précède le déchaînement des appareils électroniques, la fille qui tout à l'heure chantonnait Don't Smoke Pot commence à arracher ses vêtements, les déchirant presque tant ses gestes sont fébriles. Un type se lève en titubant, va vers elle, l'enlace, la fait ployer jusqu'à perdre l'équilibre.
Le couple roule par terre, fornique, se sépare, roule encore, la fille l'écarte, le type resserre son étreinte, la pénètre encore. Ils roulent, s'aiment, se battent, roulent, s'écartent, s'enlacent, roulent. On a l'impression d'assister à la scène à suspense classique des westerns, quand le bon et le méchant se battent à mort au bord d'un canyon, et que l'on sait que l'un des deux va être précipité dans l'abîme.
La fille en rut pousse des rugissements de bacchante ivre qui se mêlent au bruit des drums de Robert Wyatt. Crescendo. Crescendo. Jusqu'à l'orgasme qui survient en même temps que le disque s'arrête de tourner.
J'entraîne Dirk. Je lui demande :
- C'est toujours comme ça dans vos acid-parties ?
- Penses-tu. Elle, c'est Nancy X (c'est la fille d'un lord). Une nympho de première. Elle vient prendre l'acide avec nous, mais c'est pour se justifier.


commentaire : extrait de Les Mauvais lieux de Londres de Jean-Louis Brau (André Balland, 1969). Un livre ahurissant, dans lequel on est plongé, à se procurer séance tenante chez les bouquinistes / libraires d'occasions ou sur les sites spécialisés.



Commentaires

  1. pour les moins de 20 ans qui pourraient ne pas connaître le temps dont on parle : Jean-Louis Brau n'est pas un écrivaillon quelconque, rock-critique ou reporter gonzo d'occasion. Il est un des fondateurs de l'Internationale Lettriste (pré-situationniste) - plasticien, poète bruitiste, activiste, ivrogne, mercenaire...

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  2. Un type épatant, en somme. On y reviendra, je crois.

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  3. Du Harlequin progressif(vers le plaisir) ?

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