Zadig et Sherlock




commentaire : il ne s"agit pas d'une nouvelle marque de prêt-à-porter, mais d'un rapprochement troublant qu'évoque Edmond Locard (en 1924) dans un livre récemment trouvé (ici). La chose est déjà assez connue, d'après ce qu'on a pu en voir sur Internet, mais elle nous avait échappé jusque-là. 
On est dans le chapitre III du Zadig de Voltaire (1747). Et le fait est que les raisonnements de Zadig font étonnamment penser à ceux d'un certain Sherlock...


          Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux.
— Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ?
Zadig répondit modestement :
— C'est une chienne, et non pas un chien.
— Vous avez raison, reprit le premier eunuque.
— C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig. Elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues.
—Vous l'avez donc vue ? dit le premier eunuque tout essoufflé.
— Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la reine avait une chienne.

          Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. Le grand veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait point vu passer le cheval du roi.
— C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats ; ses fers sont d'argent à onze deniers.
— Quel chemin a-t-il pris ? Où est-il ? demanda le grand veneur. 
— Je ne l'ai point vu, répondit Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler. 


(Un peu plus loin, soupçonné d'avoir volé le chien et le cheval, Zadig doit s'expliquer)

— Voici ce qui m'est arrivé : Je me promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles ; très longues ; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire. 
           À l’égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval ; elles étaient toutes à égales distances. Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière des arbres, dans une route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. J’ai vu sous les arbres, qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j’ai connu que ce cheval y avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j’ai reconnue être une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d’une autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin.

(Étonnant, non ?)

Commentaires

  1. Umberto Eco pastiche la déduction zadigo-sherlockienne du cheval dans "le Nom de la Rose" en l'attribuant à Guillaume de Baskerville.

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  2. C'est vrai ! J'avais oublié... Merci !

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  3. On retrouve aussi la comparaison chez Pierre Bayard dans "Le plagiat par anticipation", si je ne m'abuse...

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  4. Si je comprends bien, tout le monde savait sauf moi...

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