Papier cristal (1)



C’est en novembre 1915 qu’Adrienne Monnier ouvre au 7 rue de l’Odéon, dans le sixième arrondissement parisien, la Maison des Amis du Livre. Elle n'a alors que 23 ans. Auparavant, elle a donné des cours dans des institutions privées et a travaillé à l’Université des Annales. Son projet est de « mettre sur pied une librairie et un cabinet de lecture dévoués surtout aux œuvres modernes ». L’aventure durera jusqu’en 1951, et l’adresse sera durant l’entre-deux-guerres au cœur de la vie littéraire parisienne. Un de ses faits de guerre les plus fameux : la publication en 1929 de la première traduction française de l’Ulysse de James Joyce… ouvrage publié sept ans auparavant par la librairie Shakespeare et Cie, situé juste en face, au 12 rue de l'Odéon, et dirigée par la compagne d'Adrienne Monnier, Sylvia Beach.
L’une des particularités de la Maison des Amis du Livre était de vendre des livres, mais aussi de les prêter. Adrienne Monnier l’explique elle-même : « La première de nos idées était (…) que le véritable commerce de la librairie comporte non seulement la vente, mais le prêt, et que ces deux opérations doivent être exercées simultanément. Il est presque inconcevable que l’on puisse acheter un ouvrage sans le connaître. » Elle avait ainsi créé une véritable bibliothèque de prêt, dont voici une partie du règlement :

Les sociétaires jouissent des droits suivants :
abonnement de lecture à deux volumes…
les livres donnés en lecture ne sont jamais attendus plus de quinze jours…
les volumes mis en lecture sont maintenus dans un état de propreté rigoureuse ; ils sont protégés par une couverture de papier de cristal changée à chaque prêt…

L'utilisation du papier cristal avait un but bien précis : protéger les livres en imaginant des méthodes autres que celles des bibliothèques traditionnelles, afin « de ne pas les faire relier, de ne pas les estampiller, coutume barbare qui les fait ressembler à des bêtes marquées pour l’abattoir » . Le papier cristal était donc considéré comme une protection de premier ordre. La liste des abonnés était impressionnante, d’Aragon à Paul Valéry, en passant par Walter Benjamin et Jacques Lacan. Lequel, pour la petite histoire, achetait du papier cristal à la Maison des Amis du Livre pour couvrir ses propres livres…

Dans un interview de 1984 à la Quinzaine Littéraire, l’écrivain Louis-René des Forêts raconte à propos du papier cristal et de la Maison des Amis du Livre une formidable anecdote : « Je devais avoir 17 ans [note : des Forêts étant né en 1916, ce devait être en 1933]. J’avais lu un article sur Ulysse. À l’époque, il coûtait 90 francs, une grosse somme pour un livre ! J’ai fait des économies et me suis rendu chez Adrienne Monnier, rue de l’Odéon. Quand je lui ai demandé Ulysse, elle m’a dit : « Adressez-vous à ce monsieur qui est là. Il va vous le donner ». Celui-ci a été le chercher au fond de la boutique, et l’a recouvert soigneusement avec du papier cristal. Je suis parti avec Ulysse qui, je dois dire, m’a beaucoup déconcerté à première lecture. C’est ensuite que je l’ai beaucoup lu et relu. Trois semaines après, Adrienne Monnier m’a dit : « Vous savez, le monsieur qui vous a donné le livre l’autre jour, c’était James Joyce lui-même ! » J’ai longtemps gardé cet exemplaire avec son papier cristal qui a fini par tomber en lambeaux ; j’ai fait relier alors le livre dans une reliure souple, une reliure de Bible… »







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