Pierre de Régnier - La nuit en habit (1924)





LA NUIT EN HABIT

Par Pierre de Régnier 

Candide – 23 Octobre 1924

Si l'on connaissait les chroniques de Pierre de Régnier publiées dans Gringoire entre 1930 et 1939 — et dont on proposa une sélection à la Table Ronde en 2014 —, on était passé à côté de trois chroniques parues quelques années plus tôt dans le magazine Candide. Elles sont au nombre de trois et présentent déjà la matrice de ce que seront celles des années 1930 : une illustration signée Tigre (le pseudonyme de PdR) et le récit amusé, un rien décousu et sans réelle prétention littéraire, d'une soirée alcoolisée dans des lieux parisiens à la mode de l'époque. Si les personnages évoqués s'inspirent sans doute de modèles bien réels, leurs noms sont de pures fantaisies : Filibert de Savoie est ainsi celui d'un fameux cheval de course des années 1920 — ce qui n'a rien d'étonnant, Pierre de Régnier passant alors beaucoup de temps dans les hippodromes… En 1924, notre a 26 ans et a sorti chez Fayard son premier recueil de poésies, Erreurs de jeunesse.

On publiera les trois notices de façon distincte. Voici la première :



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Il y a plusieurs espèces de nuits. D'abord, la nuit proprement dite, c'est-à-dire la partie du jour où il ne fait pas clair ; ensuite, il y a les nuits de Musset, les nuits de Paul Morand et les Mille et une Nuits. Enfin, il y a les nuits de noces et les nuits de la noce.
Les nuits de la noce peuvent se diviser en diverses catégories distinctes : la nuit en habit, la nuit en smoking, la nuit en veston, la nuit snob, la nuit de cuite et la nuit en pyjama.
J'ai passé dernièrement une nuit en habit. Bien entendu, j'étais en smoking, mais j'ai été dans les endroits où les gens qui y fréquentent sont toujours très habillés.
C'était l'heure où les mufles vont boire. J'étais donc dans un bar et je m'apprêtais à en sortir quand je vis arriver mon vieil ami, Filibert de Savoie.
Filibert de Savoie, malgré ses cheveux légèrement grisonnants et ses quelques cinquante ans, est un joyeux drille et ne s'embête jamais nulle part.
— Je dîne avec deux femmes, me dit-il, deux Américaines… veux-tu faire le quatrième ?…
N'ayant rien d'organisé pour ce soir-là, j'acceptai.
— Et on s'habille, naturellement. Tu prends un verre ?
Et j'admire les joues violacées de Filibert, qui parle d'une voix rauque tout en portant à sa bouche son dixième martini, d'un gant beurre frais et tremblotant.
Une fois habillé, je passe prendre Filibert. Il est superbe et a une voiture de cercle, qui, comme toutes les voitures de cercle, a l'air d'un vieux taxi pas lavé. Ça ne fait rien. Nous partons chercher « ces dames ».
Première Américaine. Elle habite au Claridge. Nous sommes priés de monter. Il est neuf heures et quart et elle n'est pas prête. C'est-à-dire qu'elle en a à peine pour une petite heure. Elle est devant sa coiffeuse avec le coiffeur et la manucure. Sa femme de chambre sort des robes.
Filibert s'assied sur le lit et moi sur une malle. Betty (elle s'appelle Betty, comme tout le monde, ce n'est pas une femme compliquée) sonne le sommelier. Champagne, cocktails, martinis, whiskies.
Et je considère Betty.
Elle est comme toutes les femmes qui vont dîner chez Ciro's. Une main dans le bol de la manucure, vêtue d'un peignoir rose sale sur lequel tombent les petits cheveux brûlés par le fer, elle a la tête baissée et regarde dans la glace, par en-dessous, d'un regard sans intérêt. Un sein, en forme de petite poire molle, sort d'un soutien-gorge en dentelle noire, et sur son dos rond, entre ses épaules en porte-manteau, le fermoir d'un collier se prélasse dans du blanc gras.
Sur la table, ouvre-gants, flacons de parfums, brosses en écaille ; par terre, des bas, le New York Herald, des fleurs, des souliers.
Des étiquettes sur les malles, des bouteilles vides, le coiffeur triturant sans joie les cheveux oranges, cette figure rose et blanche, ces cigarettes, moi sur une malle et Filibert en habit sur le lit, ce mélange indéfinissable de parfums, tout cela semble assez bien représenter à mes yeux ce qu'il est convenu d'appeler « la grande vie »… 
Il va être dix heures. L'autre Américaine arrive, bruyante, avec du chinchilla et un parfum plus frais parce qu'il a traversé un trottoir.
Darling… so late…, etc.
Sommelier… Martini… Abdullas à bouts roses…
Betty est prête. Robe excessivement plate, excessivement perlée, trop claire et trop courte. Épinglement sur l'épaule de l'orchidée traditionnelle qui se penche vers l'oreille comme pour recueillir les potins qui pourraient en sortir s'ils étaient entrés par l'autre, sorte de téléphone exclusivement féminin. Mains trop blanches, ongles trop rouges, vaporisateur, manteau… et nous voilà partis pour le manque d'imprévu chez Ciro's, il n'y a pas que nous qui avons eu l'idée d'arriver à dix heures et demie pour dîner, afin de nous faire remarquer, ce qui fait qu'entre le vestiaire et la première salle on peut à peine avancer et qu'on ne nous remarque pas du tout. Cette première salle est microscopique, mais on serait déshonoré de dîner dans la grande. Il « sied » d'être dans la petite. Aussi atteignons-nous avec peine une table exigüe et sommes-nous fortement compressés. Les garçons transpirent, les maîtres d'hôtel hurlent, il y a à la table à côté une grosse dame dont les fesses débordent sur ma chaise, une fumée opaque… La grande Vie…
Filibert salue moult personnalités présentes, Georges Artaxerxès s'agite avec bruit. Le baron de la Limare, seul avec une femme verte, étale son importance entre un magnum de Mumm et une boîte de cigares ; Laure Derby, tout en mauve, la marquise de Thélème, Choupette, Pantoufle et Dada, et beaucoup d'Américains, beaucoup d'Argentins, beaucoup de perles et beaucoup de bruit…
Il y a même là ce chez André Lebattu, que j’aime beaucoup, car il perd tous les verres au poker d'as. Il n'y a pas la plus petite place pour danser, l’orchestre joue quand même ; on ne s'entend pas ; il convient donc, faute de conversation, de prendre l'air tout à fait stupide, ou bien très homme du monde.
Betty et son amie évaluent d'un regard le prix des colliers et la provenance des robes. Vers le milieu du dîner, Filibert a atteint sa couleur maximum, c'est-à-dire violet foncé ; je commence à avoir très chaud. Et il ne sied pas de partir avant minuit. Je me lance dans une conversation en anglais, sans succès d'ailleurs. Bettv commande des crêpes Suzette, ce qui obstrue complètement la circulation, car il faut un réchaud et une table supplémentaire.
Elle sourit, d'un sourire construit en grande série.
Je suis complètement abruti, je sens s'envoler toute espèce de personnalité, je ne sais plus si je suis moi ou le monsieur d'à côté, j'ai l'impression que je ne pourrai plus jamais m'en aller, et que j'appartiens à l'établissement, comme les tables.
À minuit, enfin, on s'en va. Et on attend longtemps, sur le trottoir, la voiture de cercle pour aller au Jardin de ma Sœur. Dans la rue Daunou, les voitures se touchent. On n'avance pas. Rue Caumartin, c'est pareil. On irait plus vite à pied. Mais on arrive quand même. 
Au Jardin de ma Sœur (quand j'y vais, je pense toujours aux leçons de conversation élémentaire dans les grammaires anglaises : le chapeau de ma tante est plus petit que le jardin de ma sœur…), il y a exactement les mêmes personnes que chez Ciro's. L'élément américain domine : le baron de la Limare est là, de plus en plus baron, devant un nouveau magnum, avec sa femme de plus en plus verte. Ici, on n'a pas non plus la place de danser. C'est pour cela que cet endroit s'appelle un dancing. Il y a des fruits peints sur les murs, et des petites tonnelles en bois blanc, et un petit moulin, et des petits cyprès sur des nuits vertes. Mais on ne regarde que les gens qui sont dans la salle, comme si on n'était pas dégoûté de les avoir déjà tant vus, et avec le secret espoir qu'ils deviennent brusquement autrement. Mais ils restent les mêmes, Filibert est toujours violet, Betty toujours rose, son amie toujours incolore, on joue les mêmes airs… Ça ressemble un peu à la vie éternelle… À deux heures et demie, je laisse Filibert raccompagner ses Américaines… et alors seul, redevenant moi-même, libéré des obligations de la « noce comme il faut », je vais place Pigalle : ma soirée commence.

Commentaires

  1. c'est génial ! j'aime particulièrement "et nous voilà partis pour le manque d'imprévu chez Ciro's"

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    1. J'avoue que je ne me lasse pas de cette désinvolture absolue.

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