Pierre de Régnier pastiché (1935)





commentaire : trouvé dans le Paris-Midi du 20 août 1935, ce pastiche de Pierre de Régnier - de ses chroniques de Candide, pour être plus précis, jusque dans les illustrations, signées ici d'un “Panthère”… au lieu du “Tigre” de PdR. En faisant des recherches sur l'auteur, Jean-Jacques Brissac, on a découvert qu'il s'agissait d'un des pseudonymes que Pierre Lazareff utilisait à l'époque.



LA VIE A PARIS


CHRONIQUES INSPIRÉES

A la façon de...
Pierre de Régnier

Dancings et dancinges




J'ai téléphoné à miss Otis l’autre soir. Elle m'a répondu elle-même qu'elle n'y était pas et qu'elle s'excusait de ne pouvoir venir dîner. Voilà pourquoi aujourd'hui, pour changer un peu, je vais vous parler de deux dancings où l'on n'a pas besoin de se mettre en smoking. Sans compter qu’il me manquait mon gilet la dernière fois que je suis rentré un peu tard dans la matinée de chez Florence. Personne n'a pu me dire pourquoi et je ne suis pas encore arrivé à le retrouver. 
Ces deux établissements sont à Montparnasse dans une petite impasse qui donne rue de la Gaîté et tous les deux porte à porte. La serveuse de La Bohème avait un vague costume petit-russien et je n'eu guère besoin de l'entretenir de mes vingt ans et de Montparno défunts, comme j'en ai l'habitude, car ici on se moque bien de la mode. Tout autour de la piste, à chaque table. il n'y avait rien que de jeunes Scandinaves.
Je ne vous parlerai pas des mâles longs et tristes. L'orchestre joue des airs américains qui datent d'avant l'ère de la prospérité. l'on danse en dînant pour une somme minime et l'on dîne en blond, si j'ose employer cette expression, genre gala du grand monde. Car ces héroïnes d'Andersen sont toutes blondes, mais blondes, cendrées, ensoleillées, platinées, artificielles même. Sont-elles venues à Paris pour étudier la licence ou pour poster une licence ? Je ne leur ai pas demandé. Pourquoi toutes se retrouvent-elles là ? Elles s'imaginent sont doute que cet endroit un peu russe qui ne ressemble en rien à quelque chose de parisien, mais qui ne ressemble pas non plus à une boite de Copenhague ou de Stockholm, est très amusant. Ça l'était pour les cinq ou six jeunes gens bruns, français, roumains ou indochinois,
qui allaient inviter les tendres étrangères. Et je me demandai ce qui était le plus charmant, de leurs robes à fleurs, de leurs colliers de corail, de leurs si longues jambes ou de leurs regards confiants.
Mais à mon septième vodka j'allai faire un tour au-dehors pour aspirer la nuit sans étoiles de Montparnasse, et en voulant retourner à La Bohème, je ne sais pourquoi, je me trompai de porte. Quel changement ! L'orchestre en bras de chemise jouait dans ce nouveau dancing des javas à l'envers et des tangos continentaux. Mais avec quel sens de la mesure ! Des petits gars en casquette, à rouflaquettes, chétifs et sûrs d'eux, qui semblaient déguisés, invitaient d'un coup de menton des filles mélancoliques et minces.
Il n'y avait là personne de ma connaissance, mais c'était parfait comme tableau de mœurs. Eh bien ! croyez-vous que l'une des jeunes étrangères blondes qui dansaient des slows de l'autre côté du mur, attirée par la musique aurait eu l'idée de jeter un coup d'œil dans cet établissement où elle aurait vu de ces apaches dont elle a tant entendu parler ? Point. Et comme j’avais bu encore deux petits vins rouges, je n'eus pas le courage d'aller en chercher une. Il est vrai qu'on aime à rester entre soi. Vous ne me trouverez jamais dans une barque de pêcheurs à Deauville.
Tenez, miss Otis, je regrette que vous n'ayez pu venir dîner. Ce fut une soirée délicieuse sans compagnon, sans amour et presque sans argent. Je le répétai sans me lasser au serveur du tabac où je pris un café crème, à l'heure où le premier métro emmène sa cargaison de petites bonnes cassées par une nuit luxurieuse. Il ne faut pas s'endormir toujours en smoking. Petits vers pour terminer :



À Montparnasse que de tables
Où l'on ne pense pas à moi
C'est vrai le moi est haïssable
Tout autant que la fin du mois…

P.c.c. :

Jean-Jacques Brissac. 

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