Commentaire : en quatrième de couverture d’un roman acheté il y a quelque temps dans un vide-greniers (Le Passé composé, deuxième roman de François-Marie Banier, voir ici) figuraient quelques extraits de presse concernant le livre et son auteur. L’un de ces extraits était d'un certain « Paul Otchakovsky-Laurens » et provenait apparemment de la Quinzaine littéraire. On ignorait jusque-là que P.O.L. avait « pigé » pour le bimensuel de Maurice Nadeau. On a aussitôt mené quelques recherches sur Internet, avant d'aller passer un après-midi à la bibliothèque de l’Arsenal : en y parcourant les recueils annuels de la Quinzaine, on a ainsi découvert que Paul Otchakovsky-Laurens y avait signé plus d'une trentaine de chroniques de livres entre 1970 (il avait 26 ans) et 1975.
On a récupéré les textes et proposé à la maison P.O.L., qui fête cette année ses 40 ans, d'en faire un petit recueil. L'idée, pour diverses raisons qu'il ne nous appartient pas de discuter, n'a pas été retenue. On se propose de livrer une courte sélection de ces chroniques tout au long de la semaine - cinq, une par jour. On y découvrira une écriture inspirée, qui scrute avec acuité et exigence les livres ; ces textes permettent de saisir ce que le futur éditeur pouvait rechercher chez un auteur et dans un texte ; on y entrevoit aussi son regard sans concession sur son époque et le monde qui l’entoure. Les notices, de longueurs variées, portent sur des publications étonnamment diverses – auteurs français et étrangers, connus ou moins connus, et parfois assez éloignés de ce qu’on imagine être les goûts du journaliste. Sans oublier des noms qu’on verra par la suite apparaître dans les trois aventures éditoriales de de P.O.L – chez Flammarion, chez Hachette et, enfin, dans la maison qui porte son nom.
Pour commencer, voici la première des « piges » signées Paul Otchakovsky-Laurens pour la Quinzaine Littéraire. Publiée dans le n°106 du bimensuel, daté du 16-30 novembre 1970, elle concerne trois livres de Serge Rezvani, parus tous les trois chez Christian Bourgois : Coma, Les Américanoïaques et Les Voies de l'Amérique.
AU TRIPLE GALOP
Sans doute la parution simultanée de ces trois romans qui amplifient et infléchissent l'expérience sur le vif entamée avec les Années lumière et continuée par les Années Lula, est-elle en partie due aux tribulations éditoriales de leur auteur. Elle n'en offre pas moins une nouvelle confirmation de sa prolixité. La bousculante profusion de chacun des livres de Rezvani se complique maintenant de leur nombre...
Le coma dont il est question, c'est celui, volontairement provoqué, dans lequel se précipite afin d'échapper à la trajectoire d'une orbite pour toujours détraquée, Sirius la planète folle du « Sweet home », l’asile de l'horrible Monsieur Jupiter. Sirius écorché vif, brûlé jusqu'à l'âme par les radiations de l'explosion enfin survenue, peut-être. Sirius qui tient entre les murs de la prison où il ne cesse d'éclater, la chronique de son martyre, qui guette fébrilement au milieu d'un temps désarticulé les lumineux passages de Luna dans son champ d'attraction. Elle passera, fête cosmique, mais, après, le délire n'en sera que plus fou, inguérissable, l'apaisement plus inaccessible. Reprendront le ballet sinistre des infirmiers gardes-chiourme, la ronde des souvenirs, des cauchemars, des hallucinations.
Des trois derniers livres, Coma est le plus désespéré, expression définitive et sans issue d'une angoisse toujours perceptible chez Rezvani, celle-là qui résume et résout toutes les autres. On se souvient, dans les Années lumière ou dans les Années Lula, de ces visions, scènes d'apocalypse nucléaire, qui venaient parfois déchirer la joie d'aimer, le bonheur fou d'être avec Lula envers et contre tous et tout. Elles trouvent ici un aboutissement terriblement logique que rendent plus intense encore la brièveté, le foisonnement crispé d'un livre à la fin duquel il ne reste plus rien à dire. Cette fois les jeux sont faits. Réelle ou rendue telle à force de terreur, la catastrophe aura de toute façon eu lieu. Demeure le rabâchage sans fin de ce qui avait fait une vie maintenant brisée, tandis que se referme sur lui-même un texte insoluble.
Quant à Cypriuche et à Loupiotte, sa femme, ce sont de vieux américanoïaques. De leur état clochards au Suquet, ils exterminent joyeusement les marins américains en escale. À la bouteille (au préalable vidée), la chaussure et parfois même au cyanure. C'est leur manière à eux de dénoncer un monde haïssable dont le gendarme et le fourrier sont américains. Engagement ? Le mot est trop fort. Cypriuche et Loupiotte sont plutôt spectateurs, quand ils deviennent acteurs c'est pour leur plaisir, sur le côté de la scène, en amateurs éclairés.
Un jour, les relations trop étroites du couple avec un autre clochard, ancien chef de la police khrouchtchevienne qui collectionne les dents creuses leur attirent les soupçons de la CIA. Interrogatoires, tortures, ils tiennent bon. Mais, trop abimés pour être remis en circulation, ils sont ventilés sur l'Arizona, dans un camp spécial pour débris divers des activités philanthropiques U.S. Là, il y a des Grecs, beaucoup de Grecs, des Noirs, énormément de Noirs, des Sud-Américains et bien d'autres encore : on se bouscule dans ce véritable microcosme de la répression planétaire. Jusqu'au jour où les Chinois… Et même si tout cela n'est qu'un rêve que Cypriuche raconte à Loupiotte, c'est aussi un livre que l'auteur achève en le lisant à Lula. Cette fois, l'âge des deux héros aidant, leurs aventures aussi, racontées comme autant de bonnes histoires ou presque, le tragique passe à peu près constamment au second plan, la tendresse au premier. La tendresse, jamais la mièvrerie. Vieillesse truculente et grave, en marge, qui vient terminer une vie où l'épreuve fut et est encore surmontée à deux. Loupiotte, Cypriuche qui écrivait, autrefois, il y a si longtemps.
Le narrateur de la Voie de l'Amérique a dix-huit ans. Lui aussi écrit, et peint. Un beau jour d'été, parce qu'il aspire au soleil, aux îles lointaines où les vaches parcourent en longs troupeaux d'immenses plages désertes, il s'en va. Mais, de trains bondés de Français moyens bavards et racoleurs en aéroglisseurs où s'entassent les touristes en uniforme, il n'y a plus de place pour qui veut s'échapper vraiment. Vacances obligatoires, planifiées par une administration nazifiante, publicités, motels et campings, paroles creuses, femmes folles, police, campeurs, faux prophètes, marchands, nature saccagée, intox, foules qui piétinent aux guichets des autoroutes de la voie de l'Amérique auront raison de celui qui s'imaginait pouvoir les ignorer. Il sera rejeté à la mer, une mer couverte de détritus, maculée de gasoil, où flottent vaguement quelques cadavres de bêtes. Placenta d’où il lui faudra renaître, armé jusqu’aux dents cette fois.
Par son volume, l'aspect exhaustif que donne à cette longue et furieuse dénonciation une démarche brouillonne qui multiplie inlassablement épisodes et péripéties, insiste jusqu'à l'épuisement, la Voie de l'Amérique est, des trois derniers, le livre où, à travers les mêmes qualités et les mêmes excès, Rezvani se ressemble le plus. Il n'est d'ailleurs pas question de répétition. De livre en livre et à l'intérieur de chacun d'entre eux, la méthode choisie, en parfaite adéquation avec une écriture qui est celle du débordement, est plutôt d'accumulation. D'autant plus éprouvante qu'il n'y a pas d'éclaircies sur la voie de l'Amérique : l'amitié, l'amour n'existent plus ou pas encore, ils sont suspects, à la limite parodiés, le monde est désespérément laid, souillé ou en instance de l'être.
Chacun des trois récits rejette l'action vers le futur. Futur proche qui habille une colère prophétique mais actuelle, cela est évident.
De même, qu'il s'agisse de Coma, des Américanoïaques, mais surtout de la Voie de l'Amérique, apparaît la fiction romanesque, l'auteur n'entretenant plus avec son histoire personnelle que des rapports en apparence lointains, comme tout chacun presque. En apparence quand même, puisque enfance ou Lula, elle demeure la base à partir de laquelle est ressenti, heureux ou malheureux, et cette fois généralement plus malheureux qu'heureux, un reste envahissant ; vers laquelle on revient aussi, questionner ou se retremper. Refuge et référence. Mais un pas est franchi, lourd de conséquences. Ce qui, dans les précédents livres n'était encore qu'un contrepoint, certes de plus en plus insistant à mesure que l'on allait : l'autre, l'ailleurs, le différent, chargés de toutes les hostilités et de toutes les infamies, devient à présent prééminent, l’élément déterminant d’une convulsion qui n’en aura jamais fini de ses soubresauts ravageurs.

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