Paul Otchakovsky-Laurens critique littéraire (2) Pierre Dalle Nogare

 



Quinzaine Littéraire n°119 (1er au 15 juin 1971)

 

La mort assise de Pierre Dalle Nogare (Jean-Jacques Pauvert)

 

 

L’EXPÉRIENCE IMPOSSIBLE

 

Le parti est ici dès l'abord pris d'un excès de vie et de langage à consumer, à écrire excessivement. Simplement la conscience de soi, mais au prix le plus fort : celui de l'impossible connaissance. Celui du néant. Au travers d'un maquis où se déchire le corps. Le regard que le héros de la Mort assise aspire à porter sur sa propre vie est de tel projet, visée, peut-être tout me sera-t-il possible lorsque en avant de moi-même je deviendrai ma mémoire, qu'il nie dans le moment où il appelle cet éclatement, long, pénible arrachement de soi, tout l'univers l'aspire doucement, le décolle de lui, dans le remous duquel pourtant, il doit parvenir à son plus grand déploiement.

Cette dualité constitue le livre de Pierre Dalle Nogare, le justifie. Elle lui imprime du début à la fin, à tous les niveaux d'une création extrêmement dense, son cruel balancement. Et en son creux vont s'accumuler et amplifier leur rayonnement les contradictions d'une pensée qui vit sa propre fin, scories innombrables d'une insoluble dialectique, ou, selon que l'on se place du côté de la victime ou de l'auteur, l'expérimente.

Cette victime n'a pas de nom. Homme jeune qui sort dans la nuit, se dirige vers la côte proche. On le retrouvera au matin, assis sur un rocher, contemplant immobile la mer. Il est mort. Mais la nuit, cette nuit tumultueuse du livre, s'est agitée pour lui d'éboulements qui l'ont entrainé et défait, de choses gluantes, adorables, corps de femmes universels et mêlés en quoi il aura voulu se perdre et tout à la fois mesurer les degrés de sa (dé)perdition : à l'envers les gravir. Descendre (monter) au plus profond de l'identification, ce centre inconnu et primordial de soi, de l'autre, du monde enfin confondus. Peu ainsi que toi, possèdent ce pouvoir d'entrer en la Nuit, de s'y diluer afin de devenir cette étoile bougeante que tu portes sur ton front.

Dans le même temps se hausser (plonger) à la connaissance et de tout cela savoir l'écartèlement. Tension qui suggère puis diffère ou reconduit constamment en l'intensifiant vers l'extase le double rêve dionysiaque et métaphysique, de même qu'elle suscite en repoussant sa fin le texte, cercle et tangente confondus, qui trouve remède au déséquilibre en une fuite pour dérober et cerner à la fois. La phrase se hache, bondit et rebondit sur elle-même, fuse, s'organise sur le temps brisé de la jouissance, mais en reflet. Les mots ainsi, les verbes intransitifs transitivement employés manifestent jusqu'à l'extrême sa démarche, font un amour qui exacerbe l'autre et en souligne un peu plus l'inéluctable impossibilité.

Celui qui, justement, n'avait pas de nom, ne gagnera pas au terme du livre, son identité. Comme la mer l'épave mangée d'écume, le mort qu'il rêvait d'engrosser le rejette sur le rivage. Et pareillement il est peu à peu étouffé, dissous, puis expulsé par un texte splendide qui porte la trace bouleversée de son dessein et participe de cette frénésie qui l'a rompu sans l’absorber comme il en criait la nécessité. La mort simplement s’assied et l’assied avec elle. 

 

Commentaires