Quinzaine Littéraire n°154 (16 au 31 décembre 1972)
L’Origine des légendes de Jean Frémon (Le Seuil)
SANS FIN VERS LA FIN
Écrire un livre. Pourquoi ? Et pourquoi pas. Mais un livre sur quoi, à partir de quoi ? N'importe. Des mots posés sur une page entrèrent un jour en vibration et sécrétèrent une histoire que d'autres mots se mirent à raconter. Quelle histoire ? On ne sait bientôt plus, on n'a jamais su. D'ailleurs, pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre et, celle-ci étant finalement donnée, mais ne se donnant, pourquoi vue, écrite, lue d'ici plutôt que de là (espace/temps) ? Il va falloir répondre à cette question. Mais les questions suscitent les questions, les réponses venant toujours après, ou à côté.
Pendant ce temps, la phrase s'ouvre et se referme, palpitante, se défait, se recompose : elle pousse, draine, accueille les doutes, les images venues d'ailleurs dedans et d'ailleurs dehors, les retournements, les fausses certitudes, les vraies interrogations. Il se produit des interférences, des choses émergent, d'autres fondent comme la mouette au bec mauvais, les hiatus se multiplient. Tout casse, le mur de mots se fend, mais dans les cassures déjà surgissent d'autres voix, des murmures, qui vont s'amplifiant, qui racontent la même histoire d'une autre façon ou de la même façon une autre histoire : quelque chose s'allonge, se ramifie, masquant ses origines, nous ne pouvons l'arrêter. Cela participe de l'horizon, de la lumière, se voile parfois brusquement, alors, aveugles, mains tendues, à tâtons, puis lentement s'ouvre à nouveau sur un champ neuf, celui-ci, un autre.
Le livre de Jean Frémon n'est certainement pas la simple organisation, habile ou savante, d'un désordre concerté que l'auteur-démiurge manipulerait à sa guise. Cette rumeur diverse que répercutent la légende à son origine et le livre en son déroulement est entendue dans sa plénitude également hasardeuse et systématique, hasardeuse puisqu’elle est onirique et, systématique puisque faite aussi bien du discours des civilisations, en ses modes convenus, elle est culturelle. Frémon peut-être la provoque, voire la réactive ou la canalise. Plus souvent encore, elle le guide. Constitutive de toute fiction, elle est fourmillement d'hypothèses, de possibilités, elle est l'indispensable piétinement d'où va sortir le mouvement.
D'où vient qu'ici elle semble au contraire non pas le brider, mais le diluer ? D'où vient que rien ne se passe qui ne soit aussitôt nié, tourné en dérision, effacé ? Simplement, Frémon refuse le laminage romanesque, le choix, la linéarité triomphante et mortelle de l'anecdote, voudrait les refuser. Préférant aux légendes dénouées (quelques mots sur du papier) leurs origines forcément – heureusement – contestables, il privilégie ce qui se situe avant toute histoire mais déjà les contient toutes, il tente un impossible retour aux limbes. A défaut, la pérennisation d'un séjour nécessairement menacé au-dedans de l'œuf blanc des mots. D'où certaine valse-hésitation, tragique la valse, au bord de certain gouffre que baigne le silence.
Quelque chose s'allonge… Puisque le retour et le séjour, à moins d'aveuglement, sont décidément interdits, ne peuvent être que parodiés – mais justement, qu'il est parfois exemplaire de s'aveugler un peu ! – il faut donc jouer le jeu de la mort, le jeu des mots qui font la mort. La grandeur, je pèse les miens, de l'Origine des légendes, est tout autant que dans le refus, dans l'acceptation, également dignes, de ce jeu-là qui, n'étant que littéraire, est précisément de champ illimité. Bien sûr, il y a des règles, connues, mais les règles mêmes ne sont d'aucun secours, la partie dont l'homme qui écrit (l'homme qui écrit seulement ? ou aussi celui qui lit, celui qui parle ?) est l'enjeu ayant tendance à se faire sans lui, de plus en plus, à mesure que le temps coule. Tout s'en va, à coups de mots, tout se tait hors cette voix que l'on masquait autrefois sous de si belles manières, pauvres bégaiements usurpés, l'inlassable voix qui sans fin vers la fin répète et se répète, ne dit rien d'autre que sa sourde et poignante obstination à dire sans cesse. La voix enfin d'où se détachent et meurent légendes et livres, la voix dont Frémon, le premier peut-être, fait entendre si fort la vibration.

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