Paul Otchakovsky-Laurens critique littéraire (4) Daniel Boulanger

 



Quinzaine Littéraire n°179 (16 au 31 janvier 1974)

 

Fouette, cocher ! de Daniel Boulanger (Gallimard)

 

 

UNE COMPOSITION RÉGLÉE

 

Quelque chose de très surprenant advient au lecteur de Daniel Boulanger. Et sans doute est-ce là le signe d'une belle réussite : le voilà incapable de déterminer, sitôt chaque texte achevé, l'exacte dimension de ce qu'il vient de lire. Si une nouvelle est à l'évidence plus brève qu'un roman, celles-ci sont écrites de telle manière qu'elles donnent l'illusion d'un arrêt du temps ordinaire, sans pour autant en proposer un substitut. Elles ménagent de curieux suspens qui provoquent un plaisir aigu et grave, parfois douloureux, toujours poignant, plaisir que l'on retrouve dans chacun des recueils de Daniel Boulanger.

Vingt-sept nouvelles – vingt-sept personnages et même un peu plus, et quelques comparses qui ne sont pas de simples faire-valoir mais les éléments nécessaires d'une composition réglée dans ses moindres détails, avec toutefois cette marge et cette incertitude par où s'établissent une vibration, un flottement qui évoquent ceux de la vie. De Marthe la voyante aux nostalgies médiumniques ou plus simplement rêveuses, à Camille Récasse le politicien arrivé, de Montal l'impavide et infirme collectionneur de timbres à Maurice Forge l'industriel qui s'idéalise Cheyenne, des uns aux autres il n'y a pas de véritable solution de continuité. On ne peut dire vraiment de ces textes qu'ils sont une succession de portraits ou même l'exploitation systématique de situations choisies pour leur originalité, ou encore des chroniques de la vie provinciale ou de l'existence retirée, ou enfin des tableaux de mœurs. Ils sont tout cela ensemble et, du coup, bien plus. Car le rapprochement de ces divers éléments permet toutes les variations, les changements de ton et de mode, toutes les fugues possibles à un auteur dont la plume sait être légère et dansante. Le déconcertant est que tout ceci pourrait n'être au fond qu'un remarquable exercice de style dont le principal intérêt serait d’établir à propos de la nouvelle une sous-classification des genres telle que la pratique et la lecture l'ont dégagée à propos du roman. Il y aurait ainsi la nouvelle psychologique, la nouvelle historique, la nouvelle de mœurs, d'amour, paysanne, à tiroirs, etc. Mais il passe dans chacune des histoires que raconte Daniel Boulanger, une chaleur qui anime, réveille et tout uniment engourdit, emporte : ravit. On est alors proche de ce moment où on est heureux. Il n'y a plus besoin des mots.

Mais, en attendant, les mots qu'emploie l'auteur excellent à cerner caractères, faits, gestes. Silhouettes qu'une phrase, et puis d'autres qui suivent avec la même douceur exigeante, intense, capables de brusques élancements, dégagent d'un brouillard de couleurs et de sensations dont elles préservent la vérité indécise tout en l'éclairant un peu plus fort, en accusant ses nuances et ses contrastes. Quant aux faits et aux gestes, discrets généralement, du moins ceux qui importent, l'écriture ici refait un monde à leur mesure de folie plutôt tendre.

Si les nouvelles de Daniel Boulanger sont tellement précieuses – disons, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, rares – c'est aussi parce que, il faut y revenir, elles jouent et se jouent du temps et que ce jeu n'est pas gratuit. La dimension réduite du texte ne permet pas la mise en œuvre dans leur intégralité des mécanismes romanesques qui toujours et bon gré mal gré, s'inscrivent dans une durée parallèle à la durée vraie. Ici les rapports avec le temps sont plus sauvages, plus immédiats. Cruciaux. Les personnages de Fouette Cocher ! et leurs aventures sont comme arrachés aux lentes décrépitudes du vieillissement, même si c'est parfois de cela qu’il est question.

Raison pour laquelle, peut-être, le livre une fois refermé ne devient dans le souvenir du lecteur ni catalogue de figures exceptionnelles ni mosaïque froide. Il emprunte à la mémoire et pour elle des désordres et des correspondances imprévus, des organisations subtiles sitôt faites sitôt défaites des bonheurs discrets, de soudaines crispations. Il vit ses vies.

 

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