Louis Chadourne - West Indies




On n'a pas su résister, et pour le prix d'une place de cinéma on s'est offert cette livraison de la revue Les Marges, animée dans le premier quart du XXe siècle par Eugène Montfort - dont il a déjà été question ici. La raison, c'est la présence du poème West Indies de Louis Chadourne, publié là pour la première fois. On est en 1920, et Louis Chadourne revient d'un voyage de plus de quatre mois dans les Caraïbes et en Amérique du Sud, en compagnie de Jean Galmot, que les lecteurs du Rhum de Blaise Cendrars connaissent déjà. West Indies a été écrit à Trinidad.
West Indies est un des rares poèmes de Chadourne qui ait une certaine renommée. Les mauvaises langues diront qu'il n'est pas sans évoquer le Barnabooth de Larbaud ou, surtout, les Cartes Postales de Levet. Soit. Mais on aurait tort de bouder son plaisir :

Trinidad ! nous irons, si vous voulez bien,
Arabella, darling,
Faire un tour en voiture autour de la Savane
Cependant que Monsieur votre père entre au club
Et sous la véranda sanglante d’hibiscus
Hume le whisky frais et mâchonne un havane !

Arabella, darling ! le ciel tendre s’irise,
Un arc-en-ciel marin a fleuri sur sa tige
Et l’Église anglicane entre les lataniers
Soupire à l’harmonium un psaume familier.
Arabella ! songez à la douceur de vivre
Et distillez pour moi ce ciel : West-Indies.

Des coolies jaunes et bleus
Ont traversé la pelouse
Voici venir deux par deux
Dans leurs gaines de mousseline
Les demoiselles sapotilles.

Arabella, darling ! nous irons
Respirer l’odeur des épices
Dans la belle boutique de Canning
Qui sent le ginger-ale et la pomme cannelle.

Arabella ! vous étiez bien trop sage,
Pour regarder de mon côté
Quand je vous ai croisée dans le parc du gouverneur

Je ne vous connais pas, Arabella, ma sœur,
Votre sourire est pour les joueurs de cricket.
Pour les boys sur le court, en manches de chemises
Non pour le voyageur qui s’attarde et regrette.

La montagne s’est casquée
D’un lourd capuchon de cuivre.
La Sirène du bord vibre !
Voici l’heure d’embarquer.

Plus tard, je dirai « C’était à la colonie...
Un soir d’Octobre doux comme un soir de France,
Un soir de Trinidad, aux Antilles Anglaises,
Arabella, mon cœur, revenait du tennis. »

Et maintenant, larguez l’amarre. En douce !
Trinidad, mon cœur, perle du Tropique
Brûle d’un feu vert au cœur de la nuit.

Louis Chadourne


L'ensemble des poèmes de Louis Chadourne a été rassemblé en 1929 à la NRF, sous le titre d'Accords, avec une émouvante préface de Benjamin Crémieux. On y retrouve West Indies, mais aussi les deux recueils publiés de Chadourne, Commémoration d'un mort de printemps (1917) et L'Amour et le sablier (1921), ainsi que des "poèmes d'Italie" et des poésies de jeunesse. Le premier de ces recueils, inspiré notamment par la terrible expérience de la guerre (Chadourne perdit nombre de ses amis et fut lui-même enseveli dans l'éboulement d'une tranchée, ce dont il ne se remit jamais) mériterait amplement d'être sorti de l'oubli.




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