Pierre Girard - Connaissez mieux le coeur des femmes



On déjà dit tout le bien que l'on pensait de Pierre Girard, écrivain suisse francophone oublié, même si les éditions de l'Âge d'Homme continuent courageusement de rééditer certaines de ses oeuvres. On vient de terminer un de ses livres, doté d'un titre étrange comme notre auteur les affectionnent : Connaissez mieux le coeur des femmes. L'on y suit les aventures de Paterne, un grand benêt de 33 ans resté prisonnier du carcan imposé par son oncle et sa tante (voir plus bas). Un jour, par la grâce d'un oncle excentrique, il va s'ouvrir à la vie et découvrir l'amour - enfin, presque -, hésitant entre la rousse Patsy et la blonde Speranza. C'est un ouvrage délicieux, plein de fantaisie et de délicatesse, de poésie et de culture, où l'on retrouve le style et l'univers si particuliers de Girard. En cherchant des informations sur ce petit roman, on s'est aperçu qu'il était apprécié de Walter Benjamin et Daniel Rops. Il devait falloir s'appeler Pierre Girard pour trouver un point de convergence entre Rops et Benjamin...

Voici les deux premiers paragraphes du livre :

Jusqu'à trente-trois ans, Paterne n'avait pas eu la permission de parler à table, de fumer le matin, et de lire autre chose que les romans de M. Estaunié. Dans la salle à manger glacée, dont jamais faisans ni langoustes ne franchissaient le seuil, Paterne entrait le dernier, après la tante Augustine, et après l'oncle Abraham. Tante Augustine ressemblait un peu à Dante, à un Dante qui n'aurait pas écrit, à un Dante occupé toute la journée à martyriser des bonnes et à retirer les clés des armoires. Par un ingénieux système, Tante Augustine pouvait, de sa chambre, quand il lui plaisait, couper l'électricité pour toute la maison, comme un capitaine de sous-marin. A dix heures du soir, c'était l'obscurité. Paterne, d'ailleurs, était toujours couché à ce moment. Parfois, mais rarement, il allumait un bout de bougie, pour lire, en cachette, le Marquis de Sade. Les chaussette violettes, les longues soirées dans les bars, les coulisses des petits théâtres étaient tout autant de choses inconnues de Paterne.
Paterne ne devait sortir le soir qu'avec l'oncle Abraham, qui était abstinent, et qui ne parlait qu'en rugissant. Ils faisaient de grandes promenades dans la ville, regardant toutes les boutiques de modes, désertes, mais éclairées. Devant les cafés, l'oncle exigeait que l'on s'arrêtât de respirer, comme pour traverser une zone mortelle. Paterne saisissait la main de l'oncle, et d'un seul élan, on passait, heureux de se retrouver sains et saufs de l'autre côté.



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